chapitre 13 L'épreuve de la séparation




1 - DE QUI ? DE QUOI ?
1Brusquement me vint une envie de pleurer.
Je ne voulais pas pleurer. De quoi allais-je avoir l'air, sinon ? Je ne voulais surtout pas perdre la face devant les garçons.
Le nez au carreau, j'essayais de me concentrer sur le paysage. J'avais dit que je voulais regarder défiler tous les paysages séparant Courbevoie de Champlitte. Il y en avait trop. C'était trop loin. Ça me faisait monter les larmes aux yeux.
2Non ! je ne voulais pas pleurer, pas devant les garçons. Sinon, ils allaient croire que ça avait quelque chose à voir avec eux. Je ne voulais pas que cela eût quelque chose à voir avec eux mais… j'étais partie trop loin… de ma mère.
Je m'efforçai d'étouffer les sanglots dans ma gorge. J'essayai encore de me concentrer sur ces jolis paysages de voyage que j'aimais tant à regarder mais ils m'entraînaient inexorablement toujours plus loin. J'avais l'impression d'avoir cassé la corde qui me liait à ma mère.
Et voilà, ça y était. La fille à côté de moi ferma son livre, alla voir les moniteur qui étaient au premier rang et elle me montra du doigt en disant :
« Elle pleure. »
3On me fit asseoir au premier rang, à côté d'un moniteur qui fit son possible pour me consoler, m'expliquant que c'était le dépaysement et que ma mère me manquait.
Que non ! elle ne me manquait pas, ma mère. Tu parles ! Vu ce qui s'était passé avec les garçons, le moins qu'on puisse dire, c'est que loin d'elle, je me sentais pousser des ailes.
J'ai dit que je pleurais parce que j'avais cassé la corde qui me retenait à elle. Oui, tout comme je pleurais lorsque j'avais cassé un verre et que je savais qu'elle allait me donner une fessée. Pour l'heure, elle ne risquait pas de me taper, j'étais loin d'elle ; mais, au retour, si elle voyait à mon comportement que je m'étais trop éloignée d'elle, je risquais d'en recevoir beaucoup, des fessées, pour être à nouveau immobilisée dans mes élans.
4Et le moniteur, à côté de moi, qui, gentiment, essayait de me consoler en me racontant que c'était un coup de cafard passager, que j'avais du chagrin parce que je me trouvais séparée de ma maman mais que :
« Tu verras, tu vas bien t'amuser, en colonie. »
Ça me faisait peur, au contraire. J'imaginais ma mère me lancer des regards chargés de colère et moi, pour me rassurer, je ne pouvais que promettre :
« Non, je vais pas m'amuser. Je m'amuserai pas. Ma mère veut pas.
5« Mais si, voyons ! Ta maman veut qu'tu t'amuses. C'est pour ça qu'elle t'a envoyée en colonie. »
Certes, ma mère n'était pas du genre à envoyer ses enfants en collectivité pour se débarrasser d'eux. Sans doute le moniteur avait-il raison mais c'était confus. C'était strictement identique à l'histoire du garçon du tourniquet, quand j'avais cinq ans, avec qui j'avais renoncé à jouer, bien à contrecœur, parce que j'avais vu ma mère faire les gros yeux ; après quoi elle avait prétendu que c'était moi qui n'avais pas voulu jouer avec lui parce que j'étais sauvage. Alors, quoi ? Était-ce moi qui avais imaginé que ma mère faisait les gros yeux parce que j'avais peur du garçon du tourniquet ?
Garçon du tourniquet qui, soit dit en passant, avait les cheveux blonds et bouclés. Mais bon…
6Et Sylvie ?
Sylvie, un jour, à l'école, m'a dit :
« Ta mère est méchante. Elle vole ma part dans ton cœur. »
Normalement, c'était Sylvie ma copine, à l'école mais, toujours, ma mère me sépara d'elle, par tous les moyens. Alors, du coup, c'est de la faute à ma mère si je n'avais pas de copine à l'école.
Sylvie, c'est devenu ma copine au moment où je suis entrée à l'école maternelle mais ma mère me donnait des fessées si je refusais de la renier. Du moins, c'est l'impression que j'avais. Peut-être que Sylvie, comme disait ma mère, était mal élevée et que suivre son exemple me rendait insolente.
Je ne sais pas. Je ne me souviens pas des détails.
7Ce dont je me souviens, en revanche, c'est de ce qui s'est passé après la colonie, au mois d'août, à Cesson. Ça, c'est révélateur.
Alors, laissons de côté la colonie ! Puisque mes relations avec ma mère sont venues s'interposer dans l'histoire, réglons cela d'abord ! Nous reviendrons à Éric ensuite.


2 - LÂCHÉE DANS CESSON
Quand je revins de colonie, Caki et Nani étaient chez leurs correspondants étrangers. Mon père travaillait mais nous étions quand même en vacances à Cesson. La maison étant à proximité de la gare, mon père pouvait aller au bureau à Paris et rentrer le soir à Cesson. Ça le faisait juste rentrer à la maison plus tard que quand nous étions à Courbevoie.
8Donc, mes journées, je les passais à Cesson, avec ma mère. J'étais super contente d'être à Cesson, dans une grande maison, avec un grand jardin. En plus, ma mère était tellement gentille qu'elle avait même acheté de quoi s'occuper : plein de fleurs en pots et des graines pour pouvoir s'adonner à son plaisir de jardiner et… c'est tout. Rien pour moi. C'est ça, le problème, avec ma mère : elle avait beaucoup de gentillesse mais n'en faisait profiter qu'elle-même.
Suis-je mauvaise langue ? Elle estimait que je n'avais pas besoin qu'on m'achetât de nouvelles choses parce que j'avais déjà bien assez, pour m'occuper, avec les vieux jouets de mes frère et soeur. C'est vrai que j'avais un vieux portique, un vieux vélo, des vieilles petites voitures, des vieilles billes…
À quoi ça sert, les billes ? On peut rien faire avec. C'est nul.
9J'avais juste un joli ballon, tout neuf, que j'avais vu au trucoprix et que ma mère avait bien voulu m'offrir pour mes sept ans. En un an, il n'avait pas pris une égratignure ; il était toujours tout beau, tout brillant. Et pour cause ! Personne n'avait jamais voulu y jouer avec moi, personne n'avait jamais voulu m'apprendre à y jouer.
Finalement, à Cesson, mon ballon à deux balles, c'était mon seul bien, mon seul jouet beau et attrayant, la seule chose avec laquelle j'avais envie de jouer et je ne pouvais pas parce qu'un ballon, c'est fait pour jouer à plusieurs.
10Bref, j'allai voir ma mère et la trouvai accroupie au fond du jardin, creusant gaiement la terre.
« Maman je m'ennuie.
- Eh ben, va t'faire une copine ! »
Hein ?! J'avais passé trois ans - maternelle, cours préparatoire et CE1 - à l'école, entourée d'enfants, sans jamais réussir à me faire une copine ; je venais de passer trois semaines en colonies de vacances sans jamais parvenir à me faire la moindre copine ; et là, dans un jardin où il n'y avait que ma mère et moi, comme elle me voyait sur le point de lui reprocher encore d'avoir pris une activité de vacances pour elle et pas pour moi, elle me sort une copine de son chapeau !
11« Eh ben, va te faire une copine !
- Comment faut faire ?
- Prends ton vélo, va dans les Castors ! Et quand tu vois une fille dans son jardin, tu t'approches et tu lui dis : "j'peux jouer avec toi ?" »
Ma mère me livra ce mode d'emploi sans même me regarder, sans lever le nez de sa terre. Moi, qui étais debout derrière elle, je partis sur la pointe des pieds, enfourchai mon vélo et m'enfuis à toute vitesse. Quand mère poule est d'humeur à lâcher son poussin, il ne faut pas se le faire dire deux fois.
12Arrivé à l'angle de la rue de Paris, là ! elle était là, la fille, dans son jardin, je la vis. Elle était brune, les cheveux courts. Elle avait l'air tranquillement occupée, elle avait l'air… de n'avoir pas besoin de moi.
Et voilà que ma timidité reprenait le dessus ! Comment cette fille pouvait-elle devenir ma copine si je passais mon chemin sans m'arrêter, sans lui parler ? Je m'efforçai de ralentir. Je voulus l'appeler, lui dire la phrase que ma mère m'avait apprise :
« J'peux jouer avec toi ? »
mais les mots restèrent coincés dans ma gorge. Ça ne sortait pas. Je n'osais pas. Je ne le sentais pas. Je n'avais pas tant peur d'être rejetée que te déranger.
Non, pas elle.
Et voilà, j'étais passée devant son jardin sans m'arrêter. J'avais raté et je m'en voulais. Je montai la rue de Paris en me reprochant mon échec mais je ne voulus pas revenir en arrière.
La prochaine ! La prochaine que j'vois dans son jardin, je lui demande. Elle, c'était trop tôt, j'étais pas prête.
13Je tournai à gauche, dans la longue et sinueuse rue des Jonquilles en me répétant toujours et encore :
« J'peux jouer avec toi ? J'peux jouer avec toi ? »
mais tous les jardins étaient déserts.
Ys sont tous partis s'cacher ou quoi ?
Enfin, passé un tournant, je vis une fille qui… n'était pas dans son jardin. Elle sautait à la corde sur le trottoir. Elle avait de longs cheveux châtain foncé tirant sur le roux, attachés en queue de cheval.
Étonnamment, mon vélo fonça droit sur elle sans que rien ne le retînt. Arrivée à sa hauteur, je serrai les freins et récitai la réplique de ma mère, apprise par cœur :
« J'peux jouer avec toi ?
- Oui. »
répondit-elle joyeusement.
Elle jeta sa corde à terre, ouvrit le portail derrière elle, prit un vélo posé non loin et vint se promener avec moi, ne serait-ce que le temps de faire les présentations. Plus tard, nous jouâmes mais Françoise, elle était comme ça : quand il y avait à discuter, elle aimait le faire en pédalant.


3 - SOLITUDE
14Ainsi, tout se passa très bien, sauf que, plus tard dans l'après-midi, je rentrai à la maison et dis à ma mère :
« J'me suis fait une copine. Elle s'appelle Françoise. On s'amusait bien mais chuis revenue parce que, depuis l'temps, j'avais peur que tu t'inquiètes.
- Ben oui, je m'inquiétais. T'étais passée où ? J't'ai cherchée. J'ai même vu une petite brune, dans son jardin, à l'angle de la rue de Paris. J'lui ai demandé si elle t'avait pas vue…
- J'étais dans les Castors. C'est toi qui m'avais dit.
- Ben oui mais t'aurais pu m'prévenir. J'me suis fait du souci. Enfin, c'est pas grave. Viens prendre ton goûter ! »
15Le lendemain, Françoise vint sonner au portail pour m'emmener jouer avec elle mais ma mère refusa et la congédia.
« Pourquoi j'ai pas l'droit d'aller jouer ?
- T'as rien à faire dehors. C'est les enfants mal élevés qui passent leur temps à traîner dans la rue. La place d'un enfant est auprès de sa mère.
- Alors, à quoi ça sert que je sois allée me faire une copine si j'ai pas l'droit de jouer avec elle ?
- C'est pas en une après-midi que tu peux dire qu'une fille est ta copine. Il faut laisser passer du temps et, un jour, vous verrez si vous vous retrouvez et si vous avez de nouveau envie de jouer ensemble. »
16Pourtant, le jour suivant, Françoise vint encore sonner au portail pour demander si je pouvais venir jouer avec elle. Rien de tel pour mettre ma mère en colère ! À tous les coups, ça allait me retomber dessus. Il avait suffit que ma mère m'eût lâchée un instant pour que je fusse allée m'aquoquiner avec une mauvaise fille qui passait son temps à traîner dans les rues. Si je ne voulais pas que mes journées à venir ne fussent maussades et pleines de gifles, j'avais intérêt à me détourner de cette Françoise, comme disait péjorativement ma mère. Et si je consentais à renier ma copine pour être agréable à ma mère ? Eh bien, j'allais passer toutes mes vacances à tourner en rond dans le jardin, à attendre ; pour, au final, m'entendre dire que je m'étais vaguement fait une copine dans Cesson mais que j'avais préféré rester à la maison parce que j'étais sauvage.
Oui, voilà comment ça fonctionnait, avec ma mère. Si je ne le comprenais pas bien quand j'avais cinq ans, à huit ans ça devenait parfaitement clair.


4 - MA COPINE
17Pour l'instant, ma mère était au portail, disant sèchement à Françoise :
« Qu'est-ce que tu viens fiches ici tous les jours ? T'as pas d'mère, chez toi, pour s'occuper de toi ?
- Mais si, m'dame ! ma mère s'occupe de moi très bien, répondit dignement Françoise.
- Ben alors, qu'est-ce que tu fais dehors ?
- C'est que j'comprends pas c'que vous voulez dire, m'dame. Dans mon quartier, tous les enfants jouent ensemble, dehors, tous les jours. C'est les vacances.
- Eh ben, vas-y ! Va jouer avec les enfants de ton quartier !
- Oh oui, m'dame ! Bien sûr, c'est c'que je vais faire. Mais Angélique, pourquoi elle a pas l'droit d'jouer avec les enfants d'Cesson ? Elle est punie ? »
Ma mère se retourna et me vis derrière elle, qui attendais tristement de recevoir la baffe qu'elle ne pouvait pas donner à cette insolente de Françoise
18Et v'là-t-y pas que ma mère poussa un soupir et répondit :
« Bon, ben d'accord. Allez jouer ! »
J'obtins ainsi le droit de passer à peu près toutes mes après-midi de semaine à jouer avec Francoise et les enfants de son quartier. Ma mère n'émit qu'une restriction : estimant non convenable que j'allasse chez Françoise plus qu'elle ne venait à la maison, il fallait que nous jouassions une fois chez l'une, une fois chez l'autre ; clause que Françoise et sa mère acceptèrent. De fait, une après-midi sur deux, Françoise quittait les enfants rieurs de son quartier pour venir partager ma triste compagnie.
19Alors que nous étions toutes deux assises sur les vieilles balançoires du vieux portique du jardin de mes parents, je demandai à Françoise :
« Tu veux bien, venir chez moi un jour sur deux, au lieu de jouer avec tes copains et tes copines dans les Castors ? Ça t'dérange pas ?
- Oh, ben ! c'est pas un gros sacrifice que d'quitter les rues graveleuses pour venir jouer sur le plus grand portique de Cesson.
- Alors, c'est pas pour moi, qu'tu viens ? C'est pour mon portique ?
- Ça non, alors ! Si t'étais une peau d'vache, tu pourrais te l'garder, ton portique. J'en voudrais pas. On fait la course ? proposa-t-elle en s'élançant.
- La course sur des balançoires ? Y a pas d'départ, pas d'arrivée !
- À celle qui va le plus haut. »
Bien qu'elle n'eût pas de portique chez elle, il me fallut plus d'un jour pour être capable de soutenir son défi. Puis, on nous installa le trapèze, les anneaux, les cordes… que des choses que je n'avais presque jamais touchées et sur lesquelles Françoise se jeta, se tint dans tous les sens en disant :
« Et ça, t'arrives à l'faire ?
- Non.
- Essaye avant de dire non ! Regarde comment j'fais ! »
20Et ma mère, un jour sur deux, soignait ses fleurs en entendant les rires joyeux de deux petites acrobates qui habitaient le portique de son jardin.


5 - EN VACANCES AVEC MA MÈRE
Je n'ai jamais été en crèche, je n'ai jamais été chez une nourrice et je n'ai fait qu'une seule année d'école maternelle. Si j'ai eu la chance de passer les cinq premières années de ma vie à la maison, libre, c'est grâce à ma mère qui a fait le choix de se consacrer entièrement à ses enfants. Ses enfants, c'était toute sa vie. Elle n'avait que nous. Alors, elle avait du mal à nous laisser partir.
Il faut dire aussi qu'elle avait peut-être envisagé nos vacances autrement mais, le problème, c'est que moi, je n'étais pas comme ma grande sœur : entre ma mère et moi, il y a toujours eu une certaine incompatibilité de caractère.
21Moi, avec le coup des fleurs, j'avais reproché à ma mère d'avoir pris une activité de vacances pour elle et pas pour moi mais ce n'était que mon point de vue.
Déjà, à la base, si mes parents avaient décidé de venir à Cesson, c'était pour moi, pas pour eux. Mon père avait dix minutes de trajet à faire pour aller travailler quand nous étions à Courbevoie et une heure et demi quand nous étions à Cesson. Quant à ma mère, elle préférait faire le ménage dans le petit appartement de Courbevoie que dans la grande maison de Cesson. Pour elle, faire et défaire les valises de toute la famille, c'était une corvée. Chez elle, à Courbevoie, elle avait ses petites habitudes. Et puis, elle se disait « casanière », elle n'aimait pas partir en vacances.
Mes frère et soeur étant à l'étranger, si nous étions à Cesson, c'était pour moi et uniquement pour moi ; parce que mes parents préféraient me faire respirer le bon air de la campagne plutôt que de me garder toute la journée enfermée dans ma chambre de Courbevoie.
22Mon père travaillant toute la semaine, ma mère avait prévu de passer ce séjour à Cesson avec sa fille et son jardin. Le premier jour, elle m'avait fièrement montré les fleurs et les graines qu'elle s'était procurées. C'était supposé être notre activité de vacances à toutes les deux.
En attendant, c'était elle toute seule qui avait choisi les fleurs et les graines. Elle savait déjà précisément ce qu'elle voulait en faire. Moi, dans l'histoire, j'étais tout juste bonne à m'entendre dire :
« Désherbe ici ! » ;
« Creuse là ! »…
Elle ne se donnait même pas la peine, quand elle me disait de creuser, de m'informer de ce qu'elle comptait mettre dans le trou. J'étais juste son larbin.
Si j'acceptais de désherber, voyant un joli pissenlit, j'arrachais tout autour de lui en le préservant bien soigneusement. Ma mère passant derrière, elle arrachait mon pissenlit. Il n'y avait aucune place dans son jardin pour ma créativité, pour ma sensibilité. Alors, son jardinage, elle pouvait se le garder, je n'en voulais pas. Ses géraniums, ses hortensias, je les trouvais moches. Moi j'aimais les coquelicots et les chardons. Ça pique, les chardons ? Oui, les roses aussi mais les chardons, c'est somptueux alors que les roses, c'est grotesque.
23Alors, je faisais les cent pas, toute seule, avec mon ballon dans les mains. Si ma mère avait envisagé ce séjour à Cesson comme un instant privilégié entre elle et moi, jamais elle ne lâcha sa pelle pour venir jouer au ballon avec moi ; ni à autre chose, d'ailleurs.
Dans la journée, ma mère ne jouait jamais, ne paressait jamais non plus. Du moment où mon père quittait la maison le matin jusqu'au moment où il rentrait le soir, ma mère estimait de son devoir d'œuvrer activement à l'entretien du bien familial et à la fructification du salaire de son mari. Ainsi, à Courbevoie, quand elle avait fini le ménage, les courses, le repassage… elle faisait de la couture ou du tricot, pour nous habiller à moindre coût. À Cesson, elle s'appliqua et créer un jardin qu'elle trouvait joli.
24Je la vis, des jours et des jours, accroupie devant un monticule de terre, y disposant des pierres, plantant des fleurs entre les pierres. Puis, elle restait là à réfléchir, enlevait ses pierres et les remettait autrement ; semait enfin ses graines, arrosait soigneusement. Elle appelait ça sa rocaille. Qu'est-ce que je trouvais ça moche ! Mais bon, c'était son jardin, elle en faisait ce qu'elle voulait. Après tout, l'essentiel, c'était que j'eusse le droit d'aller jouer avec Françoise.


6 - NANI EN RENFORT
Quand Nani revint d'Angleterre en compagnie de sa correspondante anglaise, la première chose qu'elle dit en arrivant à Cesson, c'est :
« Oh ! Qu'est-ce qu'elle est jolie, ta rocaille, Maman. C'est magnifique. Bravo ! »
Était-elle sincère ou disait-elle cela pour faire plaisir à ma mère ? Avec Nani, je ne savais jamais.
Ce que je savais, au moins, c'est que si ma mère avait besoin d'une fille pour lui faire des compliments et lui donner toujours raison, elle avait Nani, pour ça. Moi, j'étais quelqu'un d'autre.
À la fin de l'été, quand la correspondante fut repartie en Angleterre, Maman et Nani reprirent leurs petits papotages et leurs messes basses. Que se disaient-elles ? Ça ne me regardait pas, soi-disant. En tout cas, je sentais bien qu'on parlait de moi derrière mon dos.
25Finalement, Maman vint m'annoncer qu'elle me faisait un cadeau : elle m'offrait un petit bout de terre, au fond du jardin, pour y faire mon jardinage à moi. C'était un petit carré de terre nue, d'un mètre de long sur cinquante centimètres de large, le long du mur, qui, dorénavant, était mon petit jardin.
Ça me fit plaisir. Je m'assis en tailleur devant mon petit jardin pour me mettre en harmonie avec.
Je déplorai que la terre y fût si nue. Ma mère lui avait probablement arraché sa flore naturelle avant de songer à me le donner. D'ailleurs, c'est à peu près à cet endroit qu'elle jardinait, quand elle m'avait dit : « va t'faire une copine ».
26Je désirais de tout mon coeur soigner mon petit jardin pour que sa nature y renaquît comme avant quand ma mère et ma grande sœur m'apportèrent des pierres et des graines et me donnèrent pour consigne de faire une rocaille à un endroit bien précis de mon petit bout de terre, qu'elles m'indiquèrent du doigt.
Mon sang ne fit qu'un tour. Ma mère prétendait donc me donner un petit morceau de jardin ! Ce n'était pas un cadeau, c'était une ruse pour obtenir de moi que je fisse sa maudite rocaille à sa place.
« Tu peux t'le garder, ton petit jardin. J'la ferai pas, ta rocaille. Pas question ! »
dis-je en colère, et même très en colère, très déçue.
Ma mère, au lieu de faire les gros yeux et de me dire : « parle sur un autre ton ! », me dit d'une petite voix tremblante :
« C'est pour toi. »
Je n'étais pas dupe. Je ne pouvais pas être dupe. La vue de sa rocaille me faisait un si mauvais effet ! N'entendait-elle pas quand je disais que je n'aimais pas ça ?
« J'en veux pas, d'ton petit jardin. J'la ferai pas, ta rocaille moche. Pas question ! »
criai-je de plus en plus fort, pour être enfin entendue tandis que ma mère, l'air troublé et les joues toutes pâles, ne faisait que répéter :
« C'est pour toi. J'te l'donne »
montrant le petit bout de terre d'une main et me tendant son sachet de graines de l'autre.
27Ce dialogue de sourds aurait pu durer longtemps s'il n'y avait pas eu Nani entre Maman et moi, qui intervint en me disant :
« Ben parle pas comme ça à Maman, voyons ! Tu lui fais d'la peine. »
Je m'efforçai donc de regrouper mon calme. Pendant ce temps, Maman, derrière Nani, continuait à dire d'une voix faible :
« J'ai bêché, j'ai désherbé. T'as pus qu'à semer »
et je vis passer devant mes yeux le souvenir de la plante à grosses fleurs rouges.


7 - LES MAUVAISES FLEURS
28Au début du séjour, quand Maman m'avait parlé de soigner le jardin, j'étais d'accord, moi. Je l'aimais, ce jardin. J'aimais sa terre, j'aimais ses herbes, j'aimais ses papillons… J'étais d'accord pour prodiguer tout mon amour au jardin, à mon Cesson, pour qu'il devînt plus beau, rayonnant de bonheur.
Là, ma mère s'était mise à arracher des herbes et m'avait demandé d'en faire autant. Il ne s'agissait pas de cueillir une petite fleur par-ci par-là. Ma mère voulait enlever telle herbe parce qu'elle ne l'aimait pas, et telle autre, pareil… et encore celle-là, qu'elle n'arrivait pas à aimer non plus. Finalement, quand ma mère avait fini de retirer, à un endroit, ce qu'elle n'aimait pas, il ne restait rien qu'une terre nue, désolée.
Ma mère était un peu folle. Elle avait parlé de soigner le jardin, elle ne faisait que le saccager et me disait d'en faire autant :
« Arrache. Arrache tout. »
Je m'y refusais. J'avais mal à ma terre.
29Alors, comme je ne voulais pas désherber, ma mère m'avait donné une pelle et m'avait demandé de creuser un trou là où elle avait déjà désherbé. J'avais creusé. Ma mère l'avait voulu plus profond. J'avais creusé encore.
Quand le trou avait été assez profond à son goût, ma mère avait pris une plante qui était dans un pot et l'avait placée, juste sous mon nez, dans le trou que je m'étais embêtée à creuser.
C'était une plante à fleurs rouges, grosses et vulgaires, qui s'était installée dans mon trou avec le plus grand sans-gêne ; une intruse détestable qui était venue usurper la place de la population florale qui avait vécu ici jusqu'alors et qui n'aurait jamais dû en être délogée.
30Je n'avais eu qu'une envie : arracher toutes les tiges de cette méchante plante, la piétiner, la saccager comme ma mère avait saccagé la vraie flore du jardin. Je ne pouvais pas le faire, ma mère m'aurait tapée. Les adultes ne veulent pas que le mal qu'ils font se retourne contre eux, ça les obligerait à se corriger.
Alors, je m'étais contentée de dire :
« Elle est moche, ta plante. »
Ma mère l'avait retirée, était allée en chercher une autre et l'avait mise dans mon trou en disant :
« Bon ben celle-là, alors. »
C'était la même ! Elle se fichait de moi ou quoi ? Ma mère avait acheté dix fois la même plante qu'elle avait prévu d'aligner à cet endroit. C'était son idée, elle ne se souciait absolument pas de mon avis et elle prétendait m'offrir un choix en mettant l'une ou l'autre de ces horribles plantes à grosses fleurs rouges.
Dégoûtée, j'avais jeté ma pelle et ne voulus plus jamais entendre parler de son jardinage.
31Durant tout le séjour, j'avais eu l'impression de voir ma mère faire subir au jardin exactement ce que l'école me faisait subir à longueur d'année. Elle avait effacé tout ce qui faisait son âme, son bonheur, son caractère essentiel et avait planté partout, à la place, des grosses fleurs trafiquées et surfaites qu'elle avait achetées dans un magasin ; elle avait complètement dénaturé le jardin, avait aplati ses buttes et ses sinuosités, l'avait rendu aussi carré, aussi déprimant qu'une maison.
« Bah ! Èe fait c'qu'èe veut, c'est son jardin. Qu'est-ce que ça peut t'faire ? Allez, viens jouer ! »
Heureusement qu'elle était là, Françoise !
Détourner mon regard du jardin, l'abandonner aux cruelles mains d'adulte de ma mère et l'oublier, c'était tout ce que j'avais pu faire. Mon Cesson, il existait toujours malgré tout… ailleurs, dehors, sur les talus, le long des chemins, dans le petit bois où j'aimais me promener seule, et aussi au milieu des enfants de mon âge qui jouaient avec moi comme si j'étais des leurs.
Même, plus tard, quand Muriel la bouseuse me dit :
« Va-t'en, La Parisienne ! »
j'étais des leurs parce que j'étais prise à parti dans ces petits conflits amicaux qui rythmaient leur histoire enfantine.
C'est ça, l'esprit de la campagne.


8 - IDÉAL MATERNEL
32« C'est pour toi, j'te l'donne »
disait ma mère devant le petit carré de terre dénudée ; et je vis passer devant mes yeux le souvenir de la plante à grosses fleurs rouges, que ma mère avait déposée dans le trou que je venais de creuser… comme si elle avait voulu me l'offrir.
Oui, sans doute, son idée avait été de m'offrir des fleurs ; c'est, apparemment, ce qu'elle essayait de me dire en me tendant avec insistance son sachet de graines.
« C'est pour toi. »
Ma mère m'avait fait creuser un trou là où elle avait décidé de mettre une plate-bande d'azalées. Telle que je la connais, son idée avait probablement été de me dire :
« La première, au bout, c'est la tienne »
afin de m'encourager à la soigner.
Ma mère aurait peut-être voulu voir en moi la petite fée qui aurait semer la rosée du matin sur les pétales de ses fleurs. Je l'ai déçue.
33Le problème, c'est que ma mère voulait toujours voir plein de choses en moi sans jamais se soucier de regarder ce qu'il y avait vraiment en moi. C'était une mère sévère. Les mères sévères aiment les enfants bien élevés ; et comme les enfants viennent au monde pas élevés du tout, elle n'aiment pas les enfants tels qu'ils sont réellement mais seulement ce que la sévérité les force à devenir.
Si seulement ma mère avait voulu mettre son azalée au milieu de mes fleurs sauvages, je l'y aurais accueillie de bon cœur !
Sauvage ? Eh bien, oui, je le suis. Je suis une mauvaise herbe. Je suis une angélique. N'est-ce pas ce que ma mère voulait ?
34Enfin, bon. À force de dire :
« J'aime pas les rocailles, j'aime pas les rocailles »
je réussis tout de même à obtenir de ma mère qu'elle consentît à me laisser choisir… ce que je voulais semer dans ma rocaille.
« … !!!
- Parle gentiment à Maman ! répéta Nani.


9 - LE CŒUR EN FRICHE
- Alors, montre-moi comment faut faire pour lui faire comprendre gentiment que j'aime pas les rocailles et qu'j'en veux pas dans mon p'tit jardin !
- Ben qu'est-ce que tu veux y faire, alors ? me demanda tout de même Maman. On peut guère faire qu'une rocaille, ici.
- Non, pas forcément, répondis-je, très sûre de moi.
- Oh ben si. On va pas mettre un arbuste ici. Y en a déjà bien assez tout autour. Faut faire une p'tite rocaille, ici. C'est le mieux.
- Donc, voilà : t'as déjà décidé c'que tu voulais qu'y ait ici. Donc, c'est pas mon p'tit jardin.
- Si, y va y avoir une rocaille mais c'est toi qui vas la faire à ton idée. »
35Alors que je sentais mon cerveau bouillir, Nani mit son grain de sel :
« Tu pourrais semer des p'tites fleurs au milieu, là, en forme de cœur, pour Maman.
« Ouais ! Comme les villes qui ont leurs noms écrits, dans des parterres, avec des fleurs alignées pour former les lettres, répondis-je sur le ton de l'ironie.
- Oui, exactement, insista vivement Nani, comme si elle ne s'était pas apperçue que j'ironisais.
- Le truc qu'on a vu, l'autre jour, quand on était dans la voiture…
- Oui !
- … et que j't'ai dit qu'j'aimais pas du tout qu'on utilise les fleurs de cette façon ?!
- Ben, alors, qu'est-ce que t'aimes ? se décida enfin à me demander Maman.
- C'qu'y y avait avant.
36- Avant quoi ? De quoi tu parles ? Y avait rien, avant.
- Ben si, tu sais bien : tout c'qui vivait, avant, dans l'jardin, et qu't'as arraché tout l'été, pour mettre tes grosses fleurs et tes rocailles.
- Mais ! c'était une friche.
- C'était comme ça que j'l'aimais, moi, mon Cesson. T'as tout fichu en l'air. Et la taupe ? Vous l'avez tuée.
- Mais non, on l'a pas tuée.
- Alors, où elle est ?
- Elle est partie s'promener ailleurs.
- Alors, qu'est-ce que c'est, la mauvaise odeur, là-bas, qui fait peur comme un cauchemar ?
- Bah ! Y a pas d'odeur. T'as rêvé.
- Si ! Vous dites tous que vous sentez rien alors que ça sent très fort. Chuis pas folle : Françoise aussi, elle l'a senti et elle a dit qu'c'est l'odeur de la mort. Vous avez tué la taupe ! C'est ça, pour toi, soigner la nature ?
37- Qu'est-ce que tu racontes ? Ça va pas, non.
- Si ! C'est toi, au début des vacances, qui m'avais dit : "viens ! on va soigner la nature". Et voilà, maintenant ! t'as tout fichu en l'air.
- Mais non. J't'ai dit : "viens ! on va soigner l'jardin". Pas la nature, ça n'a aucun sens. La nature, c'est elle qui nous crée donc c'est elle qui nous soigne, pas l'inverse. Nous, on soigne nos propres créations, humaines : les beaux jardins aménagés…
- Les fleurs fabriquées dans les magasins !
- Oui, voilà. Enfin… dans les horticultures, plutôt. C'est les horticulteurs qui créent les jolies espèces de fleurs. Les magasins, c'est juste là où elles sont exposées pour être achetées.
- Donc, toi, t'aimes pas les fleurs qu'offre la nature. T'aimes que les fleurs qui coûtent de l'argent. »
Vexée, ma mère changea de ton et redevint elle-même :
« Oh ! Ça suffit, maintenant. Si t'es trop faignante pour t'occuper d'ton p'tit jardin, tant pis pour toi, j'vais pas le faire à ta place. J't'en ai déjà assez fait. Débrouille-toi ! »


10 - UN ESCLAVE DANS LA FAMILLE
38Et voilà ! il n'y a pas moyen de s'entendre avec les adultes, ils s'acharnent à être sourds.
Alors, vous allez me dire :
« Tu nous parles de ta mère et hop ! tu généralises. Tous les adultes ne sont pas comme ça »…
patati patata.
Ah, ouais ? Alors, montrez-moi leurs jardins ! Parce qu'en fin de compte, dans l'histoire, la petite créature ignorante que ma mère a dénaturée faute de se mettre à son écoute, ce n'est pas tant moi que le jardin. Moi, je parle de ma mère parce qu'elle est celle auprès de qui j'ai grandi mais je n'en ai guère trouvé de mieux ailleurs.
39Le point de désaccord entre l'adulte qui me servait de mère et moi-même résidait essentiellement dans le fait, que, pour moi, notre jardin était un membre de la famille à part entière et je l'aimais pour tel ; tandis que, pour ma mère, il n'était qu'un objet à sa disposition.
Non ! un jardin n'est pas un objet, c'est un être vivant. Sinon, on ne pourrait pas se servir de lui pour cultiver des espèces vivantes. Pour produire, faire grandir, transmettre la vie, il faut au préalable la porter en soi donc être soi-même vivant.
40Comme j'étais petite et sans a priori, je percevais naturellement l'âme du jardin : son âme ou son esprit, je ne sais le mot exact qui définit ce que je percevais du jardin mais ce qui est sûr, c'est que c'est ce qui faisait sa personnalité propre, évidence même de sa nature vivante. Tout ce qui poussait de sa terre, ses herbes, sa friche, était une émanation de sa personne. Même les papillons, les coccinelles qui y voltigeaient faisaient partie de lui. Pourtant, me direz-vous, ce n'est pas le jardin qui a fait pousser les insectes ; en plus, ils vont et viennent d'un jardin à l'autre. Alors, en quoi peut-on dire qu'ils font partie de la personne du jardin ? Je n'en sais rien. Moi, je dis ce que je captais intuitivement et innocemment. C'est la vérité qui sort de la bouche des enfants. Même moi, je me sentais faire partie du jardin parce que j'étais là, il le savait et me faisait une place dans son cœur.
41Alors que ma mère, elle ne voyait pas les choses ainsi parce qu'elle était adulte et qu'un adulte, ça a raison. Qu'est-ce que c'est, avoir raison ? Ben, par exemple, pour savoir ce qu'était le jardin, au lieu de se mettre à l'écoute du jardin, elle écoutait dans sa tête. Et donc, qu'est-ce qu'un adulte entend, dans sa tête ? Un raisonnement, longuement échafaudé, dont la subtilité et la complexité forcent l'admiration ; tant et si bien que l'adulte, fier de son humaine intelligence, se campe dans cette bâtisse mentale et en perd de vue les vérités essentielles qui se manifestent, pourtant, en pleine lumière, partout autour de lui. C'est probablement ce à quoi Jésus fait allusion, dans la Bible, quand il mentionne un truc important que Dieu a caché aux savants et donné aux nourrissons et aux tout-petits.
42Ainsi, selon l'adulte, le jardin est un objet à sa disposition, en sa possession parce qu'une raison lui permet de l'affirmer et, cette raison, c'est qu'il a donné de l'argent à je ne sais qui en échange d'un acte de propriété qui prouve que le jardin n'est bel et bien qu'un objet, dont il est le propriétaire. En outre, pour éviter que la réalité ne refasse surface, que la personne du jardin ne parvienne à se faire entendre dans le cœur de son propriétaire, la raison de ce dernier est régulièrement raffermie par un impôt sur la propriété qu'il est contraint de payer à l'état.
Décidément, l'argent n'est bon qu'à faire le malheur. Le propriétaire, quand il paye son impôt, débourse de l'argent soi-disant pour son jardin et estime avoir le droit, en échange, de disposer de ce jardin à sa guise. Mais pour le jardin, où est l'échange ? Où est le donnant-donnant ? En payant l'impôt, c'est à l'état, non au jardin, que le propriétaire donne de l'argent. En principe, selon toute justice, payer un impôt à l'état ne devrait donner le droit de disposer que de cet état.
43Dans l'absolu, si on donne de l'argent à un tiers pour être décrété propriétaire d'une personne vivante et en disposer à sa guise comme d'un objet, cette personne devient un esclave.
Bref, un jardin, soit on se met en harmonie avec sa nature sauvage, soit on en fait un esclave. Si on défriche, ça veut dire qu'on réduit à néant sa personnalité propre, pour ensuite exploiter sa force vitale comme un bien de consommation, sans se soucier de ce qu'il ressent au fond de son âme. Quand vous voyez une terre cultivée, un jardin potager ou même un jardin paysager, aussi beau puisse-t-il paraître, souvenez-vous toujours que c'est Dame Nature qui est réduite en esclavage !


11 - MON CESSON
44Après, il faut aussi se mettre à la place de ma mère : ce ne doit pas être facile, pour une mère, d'avoir une fille de huit ans qui rapporte plein de mauvaises notes de l'école et qui tient des discours pareils pendant les grandes vacances. Ma grande sœur ne l'avait pas habituée à cela.
Il faut dire aussi que ma mère, c'était une citadine. Il se produisit plusieurs fois qu'en arrivant en vacances à Cesson, elle ouvrît sa portière, plongeât sa petite chaussure de ville dans une grosse flaque de gadoue puante et se lamentât :
« Ça y est ! On est arrivés à la campagne. »
Moi, ça ne me dérangeait pas, de patauger dans la gadoue. Il n'empêche que, par la suite, quand nous arrivions en vacances à Cesson, dès que mon père coupait le moteur, ma mère nous tendait désespérément des paires de bottes en caoutchouc qu'elle avait soigneusement préparées dans la voiture avant de partir.
Quand je la vis défricher le jardin, je pus percevoir dans son geste le désir fou d'arracher la gadoue, la putréfaction, les épines, les moustiques… tout ce qui fait que la nature peut paraître inconfortable aux gens de la ville ; tout ce qui fait que la nature est une personne, avec ses qualités et ses défauts.
45Faire des rocailles, des plates-bandes, c'est long, ça coûte cher et nécessite beaucoup d'entretien. On ne peut en faire qu'un peu, sur une petite surface du jardin. Sur toute l'étendue restante, mes parents firent comme la plupart des adultes de leur génération : ils firent pousser du gazon que mon père tondit régulièrement, simulant un grand tapis au milieu d'un salon parisien.
Voilà ! les gens de la ville jouissent d'un petit bout de nature, ils le dénaturent pour y retrouver tout le confort moderne auquel ils sont habitués dans leurs appartements aux parquets cirés.
46Je n'étais pas contente parce qu'en faisant leur jardin carré, mes parents me privaient du Cesson que j'aimais, de sa nature sauvage, gracieuse, puissance et habitée. En disant cela, je me comprends mais sans doute faut-il que j'explique à mes lecteurs pourquoi j'ai attribué ces qualificatifs à la nature.
• Gracieuse. Tout ce qui jaillit de la nature est beauté, qu'il s'agisse des animaux : les courbes d'un cheval, le pelage d'un chat, les ailes des papillons, le chant des oiseaux… ou qu'il s'agisse de la flore ; tout est étonnamment somptueux. Toutes les herbes qui poussent spontanément se mêlent entre elles avec un art mystérieux qui subjugue le regard. Faire du jardinage devrait simplement consister à essayer d'apporter une petite touche subtile à ce tableau divin, à s'associer à la nature et se laisser enseigner par elle pour co-créer sa magnificence.
• Puissante. Moi qui étais habituée à être enfermée à Courbevoie, ou dans l'appartement ou dans l'école, quand j'étais à Cesson, les pieds et les mains dans la gadoue, le plein air qui pénétrait ma peau, la pluie et le soleil qui me lavaient les cheveux, je la sentais, la puissance de la nature. J'ai beau ne pas avoir de racines au bout de mes doigts de pieds, le jardin me nourrissait de sa force comme son propre enfant.
• Habitée. Par qui ? Par quoi ? Selon toute logique, on peut dire que le jardin est habité parce qu'on y voit : ses plantes, ses petits animaux et par nous-même, évidemment mais il y a autre chose, comme le sentiment subtil d'une présence ici, dans un buisson ou bien là, dans un renfoncement. Sont-ce des esprits de la nature ? Je n'en sais rien mais il y a quelque chose, de discret, de caché et c'est ce quelque chose qui fait l'âme du jardin.


12 - TERRE NOURRICIÈRE
47Il arrivait toujours un moment où les herbes grandissantes de la pelouse attiraient mon regard. Je les voyais onduler dans le vent et ce spectacle mettait de l'émotion dans mon cœur. Aussitôt, mon père prenait sa tondeuse à gazon et réduisait ma très chère nature à néant, toujours et encore, systématiquement, chaque fois qu'elle reparaissait dans le jardin. Pourquoi ?
En plus, je ne voudrais pas dire mais, les grandes personnes, c'est pas elles qui n'arrêtent pas de nous bassiner doctement avec leur nourriture que, soi-disant, il ne faudrait pas gaspiller ? Que font-elles, là, à tondre, arracher, défricher tout ce que le jardin fait pousser ? Elles gaspillent la nourriture des animaux, des herbivores, du bétail. Regardez tous ces hectares, cette immensité d'herbe tondue et jetée à la poubelle, chaque semaine, par une multitude de citadins en week-end dans leurs maisons de campagne ! C'est la chaîne alimentaire qui est abondamment gaspillée. Et après, c'est moi qu'on force à finir un sale bout de poireau qu'on a fait traîner dans mon assiette, sous prétexte qu'il ne faut pas gaspiller la nourriture ? Non mais ça va pas, la tête ! Les adultes sont incohérents.
48Et puis, vous croyez que c'est bon, pour la santé de la terre, de lui retirer son humus sous prétexte de la rendre propre et de remplacer par du terreau, de l'engrais et du tue-limace ? L'humus et les hautes herbes ne font pas que nourrir la terre, ils la protègent contre une exposition directe au vent, au soleil et à la pluie. La terre des jardins cultivée s'appauvrit année après année. Ça se voit, ça saute aux yeux. La lourde terre briarde s'affine, petit à petit. Si les grandes personnes voulaient transformer notre campagne luxuriante en désert, elles ne s'y prendraient pas autrement. C'est très inquiétant mais les adultes font comme si de rien n'était, parce que, la lourde terre briarde, ça colle aux pieds. Chacun veut, dans son jardin, des petites allées dallées sur lesquelles il fait aussi bon marcher que sur les trottoirs des villes. Chacun veut un jardin aussi commode et confortable qu'un salon. Quant à la santé de la nature, on veut bien s'en soucier mais ailleurs que sur la petite parcelle de terrain dont on dispose.


13 - LES PROMENEURS DU DIMANCHE
49Après tout, la santé de la terre, c'est un problème collectif. Les grandes personnes s'en souciaient, pourvu que ce fût dans des endroits prévus à cet effet ; dans la forêt, par exemple. Les citadins qui venaient en week-end dans leurs maisons de campagne aimaient à se promener en forêt, pour y retrouver la nature sauvage dont ils avaient dépourvu leurs jardins et, là, ils devenaient curieusement sensibles au respect de la nature, genre : s'ils rencontraient par terre deux papiers de chewing-gum et trois mégots, ils en faisaient tout un plat. Était-ce vraiment de la nature dont ils se souciaient soudainement ? Je n'en avais pas l'impression. Dans leur courroux, je ne les ai jamais entendus s'apitoyer sur le sort de ce pauvre rocher qui gisait là, avec, à ses côtés, durant des jours ou des semaines, un papier de bonbon rouge vif ! Je ne les entendais que plaindre ces pauvres promeneurs qui ne pouvaient profiter de la forêt sans avoir la vue gênée par ces saletés que des impudents avaient laissées traîner.
« Tss ! c'est des cochons.
- C'est à se demander s'ils font pareil dans leurs salons ! »
Et voilà, le mot est lâché. Même la forêt est réduite à l'état de salon parisien par les pseudos-défenseurs de la nature.
50À noter que les adultes arracheurs de mauvaises herbes ont fait disparaître de la mémoire collective la réplique que les p'tits jeunes, sauvages et insolents, véhiculaient communément en ce temps-là :
« Jeter un papier par terre, c'est un geste naturel. »
Si on veut que la terre se porte bien, qu'on commence par ne plus la priver de sa puissance régénératrice ! Elle n'a pas besoin de nous pour accomplir des miracles.
51Mais non, les adultes ont continué à détruire la Terre, sa beauté, sa puissance et son âme, tout en s'affirmant les défenseurs de sa propreté. Ils appellent ça le respect de l'environnement. À ce titre, ils combattent ce qu'ils nomment des dégradations, tel que les papiers par terre dans la rue et… les crottes de chien sur les trottoirs.
Hein ?! Euh… si je ne m'abuse, dans l'histoire de la crotte de chien sur le trottoir, la nature, c'est la crotte, tandis que la chose contre-nature dont tout abus peut être nocif pour la santé de la terre, c'est le trottoir. On est bien d'accord ?
Alors, non ! Je vous vois venir donc je précise tout de suite : non, je ne revendique pas le droit de marcher dans les crottes de chien mais je revendique le droit, pour la terre, de s'en nourrir.


14 - CE N'EST RIEN
52Mon propos n'est pas d'incriminer les bâtisseurs de villes, de ponts, de cathédrales. Ils sont les copains de Dieu et de Lucifer qui sont venus enrichir ce qui n'était, à l'origine, qu'une terre de désolation. Leur œuvre est grandiose et mérite d'être glorifiée. Si on a l'honneur de venir au monde avec une pierre dans ses bagages, c'est pour l'apporter à l'édifice, pas pour la jeter au visage de ceux qui ont créé ce monde.
Poser sa pierre dans l'édifice, cela requiert cependant une condition : ne pas en être dépossédé avant d'avoir eu le temps de le faire. Admettons que tous les petits enfants viennent au monde avec une pierre à poser ! Voilà des êtres bien fragiles, bien faciles à voler et ce qu'ils détiennent, c'est de l'or. C'est objet de convoitise. Si on parvient à leur chiper leur trésor dès le plus jeune âge, il n'en garderont pas le moindre souvenir. Il faut agir dans l'ombre, les priver de témoins et les empêcher de parler.
53J'ai raconté, dans ce livre, certaines choses que j'ai vécues. C'est le principe d'une biographie. Il m'a semblé pertinent de décrire aussi quelques rêves d'enfance dont j'ai conservé le souvenir mais ce que je vais vous présenter maintenant est plus délicat encore : mes visions.
« T'as rêvé !
- J'dormais pas.
- C'est dans ton imagination. »
disait ma mère.
54Le monde de l'imaginaire est d'autant moins crédible que, contrairement au rêve, on peut le manipuler par la volonté, à volonté. Si j'ai envie de voir une voiture au milieu de la cuisine, je visualise cette automobile, je l'imagine et, de fait, je la vois plus ou moins. Il n'y a, évidemment, aucun véhicule dans la cuisine, c'est juste une construction mentale qui ne correspond à rien, juste une idée en l'air. L'imaginaire, c'est que pour de faux.
« Alors, comment ça s'fait que, des fois, mes personnages imaginaires qui apparaissent dans ma chambre me donnent des réponses à mes questions que j'avais pas réussi à trouver moi-même ?
- Parce que tu projettes. En fait, les réponses que tu cherches, elles sont en toi, enfouies au fond de ton subconscient. Tu les entends pas. Pour les trouver, pour les connaître consciemment, tu as besoin de t'appuyer sur le "voir" et "entendre". Alors, tu projettes devant toi l'image d'un personnage imaginaire qui te dit tes propres réponses. C'est une projection, c'est une démarche inconsciente pour arriver à entendre les réponses qui sont en toi. Tu vois apparaître l'image d'un personnage qui te parle mais, en réalité, c'est toi-même qui conçois ces réponses. Il n'y a que toi, dans ta chambre. »
me disait ma grande sœur.


15 - UN RIEN PROBLÉMATIQUE
55Et puis, un soir, dans ma chambre, alors que je venais d'expliquer mes tracas à un copain imaginaire qui m'avait écoutée, en silence, assis sur le bord de mon lit, il me fit une réponse à laquelle je n'aurais pas du tout pensé :
« Parle à ton père ! Tu as la chance d'avoir un père qui t'écoute. Va lui parler ! »
Cette réponse n'a certes rien de mirobolant et ne dément absolument pas la théorie de ma grande sœur. Néanmoins, cela m'a surpris. En parler à mon père ? Quelle drôle d'idée !
Non ! L'idée de parler de mes visions à mon père, quand elle me traversa l'esprit par le biais d'un de mes personnages imaginaires, je la rejetai d'emblée.
Ben non, pas à mon père, tout de même.
« Pourquoi pas à ton père ? »
interrogea le garçon imaginaire.
« Ben… parce que…
- Parce que quoi ? »
insista-t-il.
Je réfléchis donc aux raisons pour lesquelles parler de mes visions au paternel me paraissait inconcevable et n'en trouvai aucune.
« Je sais pas »
répondis-je à mon copain imaginaire.
56Scrutant au fond de moi, à la recherche de ce pourquoi il était inconcevable que je parlasse de mes visions à mon père, ce n'étaient pas des raisons que je trouvai mais un sentiment. Pas un sentiment au sens premier, à savoir ce qui grandit dans le cœur au contact des êtres que l'on rencontre ; je parle de sentiment au sens second, c'est-à-dire un sentiment de ça ne se fait pas, un sentiment corrompu par la morale.
La morale de qui, de quoi ? Qui a mit dans ma tête qu'il aurait été inconcevable de parler de mes visions à mon père ? En quel honneur ? De quel droit ? Qui a posé une barrière invisible entre mon père et moi ? Est-ce voulu ? Est-ce intentionnel ? Est-ce pour mon bien ? Où est-ce accidentel ? Serait-ce moi qui aurais mal interprété les scènes de la vie et qui me serais mis, toute seule, dans ma tête, l'idée que dévoiler mon imaginaire à mon père pouvait être indécent ?
Mon monde imaginaire était beau et n'avait rien d'indécent, rien que je voulusse cacher à mon père. Après mûre réflexion, je promis à mon copain que j'irais tout lui raconter.
57Des fois, le soir, avant d'aller me coucher, tandis que ma mère finissait la vaisselle, j'allais dans le lit de mes parents et mon papa me racontait une histoire. C'est là que j'en vins, bien avant l'histoire de la chèvre rousse, à parler avec mon père des personnages imaginaires et autres visions.
« Nani, èe dit qu'ys sont une projection mentale de mon inconscient pour me fournir les réponses qui sont en moi. Alors, comment ça se fait qu'ys m'répondent que c'est Nani qui s'trompe et qu'ys existent réellement ? »
La réponse de mon père fut plus nuancée :
« Si les mamans disent que les personnages du monde imaginaire n'existent pas, elles ont leurs raisons. Il faut les écouter. Elles disent ça pour nous protéger. Certains personnages peuvent être très dangereux, les ignorer est souvent la meilleure protection. »


16 - DRÔLES DE FRÉQUENTATIONS
58Mon père était particulièrement réticent aux noms des apparitions qui me visitaient régulièrement, le soir, dans ma chambre : l'Ange Noir, le Fantôme, Satan…
« Mais non, c'est qu'des surnoms, ys sont normaux, en vrai, c'est pas des diables, expliquai-je. C'est mes amis mais ils ont chacun un défaut et c'est toujours ce qui m'apparaît en premier. Alors, je les ai surnommés chacun par son défaut mais pour le reste, ils ont bon cœur et sont gentils.
- Tu dois chasser Satan, insista mon père.
- Non, c'est mon ami. J'te dis qu'c'est pas l'diable. C'est juste un enfant, un garçon, plus grand que moi.
- Ben, voyons ! Tu dois pas écouter c'qu'y t'dit.
- Alors, j'dois pas venir te parler ? C'est lui qui m'a dit : "Parle à ton père !" Y m'a dit : "Pourquoi t'essaies de résoudre tes problèmes avec moi qui ne t'apparais qu'en vision alors que tu n'as qu'une porte à traverser pour en parler de vive voix avec ton père ? Tu as la chance d'avoir un père qui t'écoute, lève-toi ! Va lui parler !"
- Y t'a dit ça ?
- Oui.
- Alors, c'est sans doute un bon garçon, conclut mon père.
59- Alors, toi, tu dis qu'il existe ? m'empressai-je de demander.
- Non, moi, je ne dis rien, j'écoute. »
Ce dernier mot fit tilt dans ma tête. « J'écoute ». Tant que je parlais de mes visions avec ma mère ou ma grande sœur, la question n'avait jamais été que de déterminer à quel seuil de véracité elles se situaient. Mon père venait d'ajouter un concept nouveau : l'écoute.
« Comment on fait, pour écouter des visions alors qu'èes existent pas ?
- Tu l'as fait très bien : tu as su entendre un message de paix derrière la première image que tu as eue de l'enfant, où il t'est apparu par son défaut qui t'a fait le surnommer Satan. En effet, il est courant, chez les jeunes, de s'attribuer des surnoms farfelus entre copains. Y faut pas y voir le mal, paraît-il. M'enfin tout d'même, Satan, le Fantôme… ! Vous pourriez pas essayer d'adoucir un peu les surnoms que vous vous donnez entre vous ? Et eux, comment ils t'appellent ?
- Moi, c'est Angélique. Personne m'appelle par un surnom parce que, moi, j'existe pour de vrai. Chuis Angélique, c'est mon prénom (y a qu'le Fantôme qui m'traite de sorcière quand il aime pas mes blagues). »


17 - LES FANTÔMES DE L'ÉCOLE
60C'est marrant à dire mais il ne faut pas toujours se fier à l'apparence des apparitions. Certaines font peur, au premier abord. Elles inspirent méfiance mais quand on creuse en elles, on découvre quelqu'un qui a bon fond. D'autres, c'est le contraire.
L'une d'elles m'a beaucoup marquée. Il faut dire qu'elle s'était produite lors de mon premier jour à l'école maternelle. Ça ne s'oublie pas.
61J'étais sortie dans la cour de récréation. Une multitude d'enfants bougeaient et criaient dans cette immense cour. Seule au milieu de cette masse grouillante, je me sentais perdue. À quelques mètres derrière mon dos, je savais qu'il y avait les maîtresses, l'une à côté de l'autre. J'étais restée près de ma maîtresse pour qu'elle m'introduisît dans ce nouveau monde que je ne connaissais pas mais elle n'en n'avait rien fait. Elle m'avait chassée loin d'elle et j'avais le sentiment d'être jetée, apeurée et sans repère, dans un gouffre lorsque, soudain, un groupe d'hommes m'était apparu à quelques mètres devant moi.
Contrairement aux enfants et aux maîtresses, qui étaient bien réels, ces hommes appartenaient à une vision - je savais très bien faire la différence - dès que je les avais vus, j'avais su qu'ils étaient imaginaires et je ne m'étais pas inquiétée d'eux. Par contre, ils n'appartenaient pas à mon imaginaire familier, ils ne faisaient pas partie des personnages qui venaient parfois me visiter, le soir, dans ma chambre. Il s'agissait d'un groupe de messieurs en costumes-cravates, comme mon papa quand il allait à son travail.
62On aurait dit que cette vision était liée à l'école dans laquelle je me trouvais, que ces hommes en costumes-cravates étaient, en quelque sorte, des esprits désincarnés, des êtres supérieurs qui visitent l'école pour veiller à ce que les enfants s'y trouvent bien. On aurait dit qu'ils étaient une interprétation, que mon imaginaire me renvoyait, du drapeau bleu-blanc-rouge qui surplombait au-dessus de la grande porte du bâtiment principal de l'école maternelle, que ma famille m'avait montré et expliqué.
Bref, à mon sens, selon ce que m'avait inculqué ma mère et ma grande sœur, cette vision était une image mentale créée par mon esprit subconscient à partir de ce que je vivais et ressentais dans l'école. Cette image, cette vision, c'était la partie profonde de mon être qui me la transmettait pour m'expliquer ce qui se tramait autour de moi dans un langage que je pouvais comprendre.
Cette vision, au milieu de la réalité effrayante que constituait la cour de récréation, me faisait l'effet d'un bon présage, comme si ça voulait dire que j'étais protégée par une force bienveillante.
63Puis, j'avais entendu les messieurs de ma vision parler entre eux ; parler d'affaires de grands messieurs sur un ton sérieux, bas, monocorde ; blabla de grandes personnes qui n'intéressait pas mon oreille enfantine.
Soudain, la vision s'était projetée dans ma direction et les messieurs en costumes-cravates, juste devant moi, avaient continué à parler entre eux de leurs affaires, sans avoir tourné un seul regard vers moi, comme si je n'étais pas là.
Tandis que leur blabla de grandes personnes était resté identique à lui-même, l'un d'eux, enfin, avait jeté sur moi un regard furtif. Sans s'arrêter de discuter avec les autres messieurs, Il avait avancé la main vers moi et s'était saisi d'une poignée de mes cheveux, au-dessus de mon crâne, d'un geste tranquille, sans même m'adresser la parole, comme si ma tête était un simple objet à sa disposition et mes cheveux rien qu'une poignée prévue pour transporter aisément ma tête-objet. Quelle horreur !
64Et moi, au même instant, j'avais senti très distinctement la main de la vision se poser, attraper mes cheveux et les tirer vers le haut ; ça m'avait même obligée à redresser la tête. J'avais l'impression qu'on essayait de s'emparer de ma tête et de ce qu'elle contenait, comme pour la jeter dans un grand panier, comme si on me prenait pour une herbe à moissonner au milieu d'un champ.
Je ne voulais pas. Je n'étais pas là pour ça. J'avais accepté de venir à l'école pour apprendre à lire et à écrire. Je m'étais engagée, du fond de mon cœur, à livrer mon témoignage en retour. Il n'avait jamais été parlé qu'on m'y subtiliserait quoi que ce soit et je n'y consentais pas.
Tandis que je sentais encore mes cheveux maintenus vers le haut par la main invisible (puisque au-dessus de ma tête), j'avais senti brusquement une lame me trancher horizontalement la gorge… et pouf, plus de vision, elle avait disparu, me laissant, dans la cour de récréation, plus effrayée qu'avant.


18 - L'ENSEIGNANTE
65« Comment ça s'fait qu'tu t'rappelles de ça ? »
demanda mon père à qui je venais de raconter ma vision.
« Comment ça s'fait que j'm'en rappelle ?! C'est tout c'qui t'choque, toi, dans l'histoire ? Que j'aie eu cette vision, c'est normal, tout va bien mais que j'm'en rappelle, c'est ça qui t'étonnes !
- Oui, c'est pas normal que t'en aies gardé le souvenir. Qu'est-ce qui s'est passé ?
- Ben, j'en sais rien, moi. C'est p'têt à cause de c'qu'a dit la maîtresse.
- T'en as parlé avec ta maîtresse ?
- Oui. Enfin… plus ou moins. »
66Cette vision, je l'avais perçue comme une image déréglée venant de mon mental effrayé. Il fallait que j'en parlasse avec la maîtresse, afin qu'elle comprît en quel état de choc je me trouvais et que je ne pouvais pas continuer comme ça. J'avais besoin d'une grande personne pour me rassurer à la manière de ma mère ou de ma grande sœur qui m'auraient dit :
« C'est rien, t'as rêvé. Tout va bien. »
Au fond, je savais que, pour de vrai, ma tête était toujours bel et bien sur mes épaules mais j'avais besoin d'entendre une grande personne me le confirmer.
67Je savais les maîtresses à quelques mètres derrière mon dos. Ma famille m'avait indiqué que si quelque chose ne se passait pas bien à l'école, je devais aller en parler à la maîtresse. Alors, dès que ma vision s'était évaporée, j'avais fait volte-face et couru, terrorisée, le dire à ma maîtresse. M'ayant vue arriver tout agitée, la maîtresse m'avait demandé en soupirant :
« Quoi, encore ? »
J'avais ouvert la bouche pour le lui expliquer mais aucun son n'était sorti de ma gorge. On aurait dit que ma voix était coupée par le couteau de la vision. Il fallait que je trouvasse rapidement le moyen de communiquer l'image de ma vision, avant que la maîtresse ne me congédiât de nouveau. Du coup, devant les yeux de la maîtresse, j'avais glissé mon doigt sur mon cou, de gauche à droite, pour miner le couteau qui me tranchait la gorge.
68Et là, plus étrange que tout, ma maîtresse m'avait répondu d'un ton agacé :
« Oui. Et alors ? Ça t'a pas fait mal. »
C'est exact. Au moment où j'avais senti le couteau trancher ma gorge, j'avais été stupéfaite de constater que cette sensation était indolore, comme si la lame glissait dans du beurre. J'aurais même été tentée de me dire :
« Ouf ! tout va bien. J'ai pas eu mal. »
En définitive, je n'avais même pas pensé à mentionner ce détail dans ma narration parce que je focalisais sur le sens de la vision. La question de savoir si ça fait mal ou pas mal m'importait peu.
Et la maîtresse, quand j'avais essayé de lui faire part de ma vision, au lieu d'en nier la véracité - ou simplement de dire qu'elle ne comprenait pas ce que j'essayais de raconter - avait souligné l'élément que j'avais oublié pour que ma rédaction sur ma vision de l'école soit complète.
Ça m'a pas fait mal.


19 - L'ORIGINE DE SATAN
69Avant que nous revenions à l'histoire de la colonie de vacances, mon père ne voulait pas que je termine le chapitre sans avoir apporté quelques éclaircissements sur mon personnage de Satan.
« D'où t'es venu ce surnom ?
- C'est pas moi qui l'ai appelé comme ça, au départ. C'est quelqu'un qui voulait être pas gentil avec lui. »
70Tout avait commencé, un soir, j'étais couchée dans mon lit. Ma mère avait fermé les volets et les doubles-rideaux. Ma chambre était plongée dans le noir et je regardais paisiblement les pensées qui défilaient dans ma tête quand soudain m'était venue une idée surprenante.
C'était l'image d'un garçon dans un ciel tourmenté. Tourmenté ? Le ciel ou le garçon ? Un peu des deux, sans doute : le Ciel était tourmenté à la vue de son enfant dans le tourment.
C'était un garçon tout moche, l'air bête ; le genre de fréquentation qu'une fillette de bonne famille ne reçoit certes pas chez elle. Il pouvait passer son chemin, je n'en voulais pas.
71Les cheveux ternes, les joues maigres, il n'était vraiment pas beau. En plus, qu'est-ce qu'il était bête ! S'il essayait de mettre sa personnalité en avant pour faire oublier sa laideur, c'était encore pire tellement il était bête et braque. Il était tellement bête et maladroit que c'en était à rire.
Tout le monde le chassait. il était malheureux et il avait peur mais ce n'était pas grave, puisqu'il n'existait pas. C'était juste une histoire dans ma tête.
Moi aussi, j'le chasserais si j'le rencontrais. il est encore pire que l'Fantôme, c'est pas peu dire. Pis si toutes les autres en veulent pas, j'vois pas pourquoi ça serait moi qui devrais me l'coltiner.
72Puisque tout le monde le chassait ainsi, dans le monde imaginaire, il aurait mieux fait de rentrer chez lui. Eh ben non, il s'obstinait encore à arpenter tapageusement le ciel de l'imaginaire à la recherche d'une amitié.
Il s'y prenait très mal, tombait sur des gens méchants qui cherchaient à lui nuire. Il ne savait pas répliquer, alors il perdait tous les combats. Cherchant à compenser son manque d'arguments, il disait des gros mots, plein de gros mots, y voyant des armes qu'il dirigeait contre ses ennemis. Il croyait pouvoir se réfugier derrière ses jurons alors que ceux-ci n'avaient pour effet que de mettre un feu de haine dans son cœur, qui le dévorait de l'intérieur.
Il était le perdant, le moche, le bête, le raté.
73Récemment, il avait rencontré, dans ses promenades célestes, une personne méchante qui l'avait chassé en le traitant de Satan pour lui faire peur. Ça lui avait fait très peur et il s'était enfui loin d'elle en criant plein de jurons. Puis, tout compte fait, en y réfléchissant après coup, il s'était dit que c'était une bonne idée de se faire appeler Satan pour faire peur à ses ennemis.
Il ne fit jamais peur à personne et fut chassé de partout comme un malpropre.


20 - PAS TRÈS CATHOLIQUE
74C'est là que l'histoire qui se racontait dans ma tête s'était transformée en vision : le personnage de mon imagination avait fait son entrée dans ma chambre en annonçant :
« Je suis Satan et j'te préviens : c'est Dieu qui m'envoie pour te mettre à l'épreuve. »
Menteur ! Le virer, rien de plus facile : il se faisait tout le temps virer de partout et ne possédait aucune défense. Je le savais, j'étais bien renseignée sur lui.
75Mais quand même, il avait invoqué Dieu derrière lui. Ça voulait peut-être dire qu'il était au bout du rouleau. Si un enfant invoque Dieu parce qu'il est au bout du rouleau, Dieu entend et vient voir ce qui se passe.
Si le garçon était au bout du rouleau à cause de tous les coups qu'il avait reçus et que je lui en infligeais un supplémentaire, ça risquait d'être pour lui le coup fatal. Était-ce ce que je devais accomplir devant Dieu ?
76Et s'il disait la vérité ? Si c'était vraiment Dieu qui l'avait envoyé à moi ? Compte tenu des prières que je faisais au bon Dieu, s'Il me confiait son enfant en détresse, ça voulait dire qu'Il comptait sur moi pour le protéger. C'est ce que j'avais le devoir de faire, pour être à la hauteur de mes prières. Je savais faire, pour conjurer le mauvais sort qui pesait sur les épaules de ce grand dadais.
Ainsi, surmontant ma peur, j'avais pris ma jolie voix de reine des forêts enchantées et lui avais répondu dans un sourire accueillant :
« Bonjour, Satan. Tu veux jouer avec moi ? »
Aussitôt, il avait vu ma forêt enchantée s'éclairer derrière moi et était venu se réfugier auprès de moi. Et moi, je m'étais efforcée de le recevoir dignement.
Le feu dans son cœur en fit fondre la glace et la gentillesse prit le dessus de sa personne.
77« Il est gentil et il est pas embêtant. Il vient que de temps en temps, quand ça m'dérange pas. Il dit qu'il s'ennuie dans sa famille, qu'il y est pas très heureux parce qu'il y trouve pas le réconfort dont il a besoin. Alors, des fois, il vient me rendre visite pour que je lui raconte mes histoires parce qu'il les trouve belles. Ça lui fait du bien de les entendre. »
Il devint le plus fidèle chevalier de ma quête.
« C'est un copain. »
Je devinai sur les lèvres de mon père une question que, peut-être, il n'osait pas me poser, concernant la confession effective de ce copain imaginaire au surnom farfelu.
Je pris les devants et répondis :
« Non, il est pas catholique. Je lui ai déjà posé la question, il m'a dit qu'il était juif. Il s'appelle Paul. »


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