chapitre 16 On ne peut vivre qu'une destinée à la fois




1 - L'ARBRE À MERVEILLES
1C'est l'image, me subjuguant, d'un arbre chargé de fruits. Quel émerveillement !
On m'avait dit que les fruits poussaient sur les arbres mais on ne m'avait pas dit que les fruits étaient à ce point lumineux et de toutes les couleurs, quand ils sont encore sur leurs arbres.
Son parfum chambré m'envoûtait. Il était si proche !
D'habitude, quand je voyais de ces arbres - vous savez, ceux qui restent bien verts - ils étaient loin. Très hauts, ils montaient jusqu'au ciel. Celui-ci ne tendait que vers le plafond. On aurait dit qu'il s'était mis à mon échelle pour venir à moi.
Je voyais même, tout autour de lui, les murs et le papier peint, comme s'il était entré dans la maison.
2Machinalement, je m'assurai que j'étais en train de rêver en me concentrant sur mon corps. C'est là que je m'aperçus que je n'avais pas mon manteau.
D'habitude, quand je contemplais, de loin, de ces arbres bien verts, j'étais toujours affublée d'un manteau.
Ce n'est pas que je voulais me trimballer ce fichu manteau mais, toujours, Maman me l'enfilait de force en disant :
« Allez ! on met nos manteaux. Y fait froid, dehors. »
On aurait dit que, pour une fois, Maman avait oublié de m'embêter avec ça et j'étais bien tranquille, toute légère, pour contempler cet arbre magique qui était venu au-devant de moi me porter ses fruits merveilleux.
Je n'avais même pas froid.
3L'arbre était tellement chargé de fruits qu'il y en avait beaucoup qui, tombés de ses branches, étaient éparpillés par terre, tout autour de lui ; des gros, de toutes les couleurs aussi, l'air si joyeux qu'on aurait dit des jouets.
Quel bonheur de vivre pour faire un rêve aussi fantastique !
D'un autre côté, il n'était pas inhabituel que je n'eusse pas de manteau lorsque je voyais, autour de moi, les murs et le papier peint. On aurait dit que j'étais à la maison, avec l'arbre, comme s'il était notre nouvel animal de compagnie.
4« Oh ! regarde Doudoune, tous les cadeaux. »
Des cadeaux ? Depuis quelques temps, Caki et Nani n'avaient plus que ça à la bouche. Ça avait l'air de les rendre aussi heureux de m'en parler que de m'en offrir. Moi, pas. Ça m'avait rendue heureuse les premières fois mais voyant que leurs paroles de cadeaux n'étaient jamais suivies de cadeaux effectifs, je m'étais désintéressée de la conversation.
Ils continuaient pourtant. Chaque fois que je croisais leurs regards, ils exultaient de joie et disaient : « cadeau patati… », « cadeau patata… » ; si bien que là, même dans mon rêve, je les entendais encore parler de cadeaux.
5J'avais envie de leur dire :
« Arrêtez avec vos histoires de cadeaux ! Regardez plutôt l'arbre ! »
mais ébahie devant cet arbre étincelant, je ne pouvais - ou ne voulais - prononcer un mot.
Je pointai simplement mon doigt vers lui, principalement vers ses fruits éparpillés sur le sol de la maison.
« T'as vu ! C'est pour qui, tous ces cadeaux ? C'est pour toi ? »
Les voix - celles de Papa et de Maman se mêlant à celles de Caki et de Nani - se faisaient plus pressantes, comme si elles venaient de l'extérieur du rêve et m'appelaient à sortir du sommeil.


2 - MISE EN BOÎTE
6Ce matin-là, quand je m'étais réveillée, mon papa, ma maman, mon caki et ma nani m'avaient menée devant un arbre extraordinaire qui se voit d'abord avec les yeux du rêve, devant un arbre qui raconte un rêve ; si bien que l'espace d'un instant, on aurait dit que j'avais été transportée dans le monde des rêves.
7En définitive, les beaux fruits enchanteurs qui parsemaient le sol et avaient l'air d'être des jouets étaient bel et bien des jouets ; plus exactement, il s'agissait de ces fameux cadeaux dont on me parlait tant, parmi lesquels des jouets et aussi des… cadeaux.
J'avais déjà reçu de ces cadeaux par le passé et je n'en avais pas gardé de souvenir particulièresment bon. En fait, on vous dit, genre : « youpi ! voilà un cadeau » et on vous met sous le nez une boîte. Elle est très jolie, très attrayante, vous supposez que vous allez drôlement bien vous amuser avec et vous êtes curieux de savoir comment. Avant de le découvrir, il faut résoudre un casse-tête qui consiste à trouver le moyen d'ouvrir cette boîte. Ça, ce n'est vraiment pas marrant ! Une fois qu'on vous a ouvert la boîte, il peut arriver que vous découvriez à l'intérieur quelque fouillis que quelqu'un aura laissé traîner là par mégarde. Il est alors gentil de le retirer de la boîte pour la rendre propre et rangée. Lorsque tout cela est accompli, vous pouvez enfin disposer du cadeau - qui semble avoir déjà perdu de son attrait - et le tourner dans tous les sens pour essayer de comprendre à quoi il sert.
« À ton âge, tu joues encore avec la boîte ! »
Oui, ben je suis comme ça, moi. Tant que je n'ai pas trouvé, je continue à chercher. C'est vrai, quoi ! Pourquoi une boîte ?
8« Merci, père Noël ! s'exclamèrent Caki et Nani, des boîtes ouvertes entre les mains. Allez, Doudoune ! dis "merci, père Noël" avec nous.
- C'est lui, père Noël ?
- Mais non ! ça, c'est un sapin. »
Caki et Nani me montrèrent des photos - des images - du père Noël sur des catalogues, puis m'indiquèrent le ciel, par la fenêtre.
« Il est là, il t'entend. Dis-lui merci ! Ça lui f'ra plaisir.
- Mais vous, vous avez dit "merci, père Noël" en regardant l'arbre. Alors, pourquoi vous dites qu'il est là en montrant la fenêtre ?
- Oui, euh… c'est pas grave, c'est pareil. Regarde par la fenêtre ou vers le sapin, il t'entendra lui dire merci avec nous, pour tous les beaux cadeaux qu'il nous a apportés. Il sera content.
- Merci, père Noël ! »
clamai-je en chœur avec Caki et Nani, le cherchant du regard, à l'intérieur de l'arbre magique qui sentait si bon.


3 - LES ENFANTS DU PÈRE NOËL
9Je ne voyais rien et cherchais encore, à l'intérieur du sapin, dans la pénombre de ses branches, entouré de ses brillantes décorations de toutes les couleurs, qui dansaient autour de lui.
Des couleurs qui dansaient ? Bien oui, plus je les regardais, plus il me semblait les voir sautiller dans l'aura du sapin à l'intérieur si sombre.
« Oh ! regarde, Doudoune. Y a d'autres cadeaux. »
entendis-je derrière moi mais je n'étais pas pressée de répondre. Je préférais rester là, les yeux dans le vide, attirés par les scintillantes couleurs du père Noël qui sautillaient dans les airs tout autour du sapin, les unes derrière les autres.
10Mais non ! ces couleurs vives n'appartenaient pas aux boules du sapin, c'étaient les vêtements que portaient des petits enfants qui passaient par là.
Décidément, je n'étais pas bien réveillée, ce matin-là ! Déjà qu'il m'avait fallu du temps pour réaliser que toutes les choses aux couleurs vives éparpillées par terre étaient des cadeaux ! Il faut dire que ma famille m'avait tirée du lit vivement pour m'inviter à voir ce spectacle éblouissant.
En tout cas, maintenant, je les voyais bien, tous ces enfants qui marchaient dans les airs en sautillant joyeusement. Ils portaient des chapeaux rigolos de diverses formes, des tuniques et des collants de toutes les couleurs.
On aurait dit des enfants de la forêt.
11On aurait dit que la forêt de sapin leur appartenait. On aurait dit qu'ils s'orientaient en allant de sapin en sapin. On aurait dit qu'ils passaient par notre maison parce que le sapin qui s'y trouvait faisait partie de leur parcours.
Ils étaient nombreux. Je ne voyais pas les premiers de la file, ni les derniers ; juste quelques-uns qui étaient en train de passer devant moi, dans les airs.
12L'un d'entre eux, qui devait avoir à peu près mon âge, s'arrêta et me regarda. Ses cheveux étaient bruns et ses habits rouges et bleus.
À côté de lui, un garçon plus petit, un blondinet aux vêtements verts, s'arrêta aussi et lui lança un regard interrogateur.
Le grand (celui de mon âge aux habits rouges et bleus), fit signe au petit de suivre le groupe qui s'éloignait et descendit, tout seul, auprès de moi.
13Il s'agenouilla sur le sol, devant ce fameux cadeau pour Doudoune qui n'était pas encore ouvert et me dit en trépignant gaiement :
« Qu'est-ce qu'il y a, dans ce paquet ? Ouvre-le ! Ouvre vite ! »
Entraînée par son allégresse, je vins vite m'agenouiller en face de lui, le cadeau entre nous deux, que j'ouvris sans difficulté.
À l'intérieur de la boîte, qu'est-ce qu'il y avait ? un objet. Un jeu ? Un jouet ? Un beau cadeau, sans doute et j'aimais bien recevoir des cadeaux, sans nul doute mais tant qu'on n'a pas la moindre idée de ce à quoi il sert, un objet n'est qu'un objet.
En face de moi, le beau garçon aux jolis vêtements rouges et bleus se pencha pour regarder à l'intérieur de la boîte, éclata de rire et me regarda en riant, des lumières plein les yeux.
Intriguée, je regardai de nouveau dans la boîte et l'objet qui s'y trouvait me parut d'un coup plus attrayant, plus éclatant, comme si le garçon l'avait chargé de paillettes et d'étincelles avec ses yeux. Ce n'était plus un simple objet, un simple cadeau, un simple jouet. Il était maintenant paré des lumières de Noël, de la féerie de Noël.
C'était un cadeau du Père Noël.
14À mon tour, je ris de joie et d'euphorie. Le garçon se leva, remonta dans les airs et me dit :
« Émerveille-toi, pour rendre Papa et Maman heureux !
- Reste avec moi !
- Attends ! J'vais voir ce que les autres copains ont reçu, comme cadeaux. J'reviens tout à l'heure. »


4 - LÉGENDE MANIFESTE
15Il disparut du côté où la file d'enfants s'en était allée et je m'écriai :
« Le garçon, il est parti !
- Quel garçon ? Y a pas d'garçon, me répondit-on.
- Ben ! le garçon qu'était là.
- Qu'est-ce que tu racontes ? Y a que Caki, comme garçon, ici.
- Mais non, pas Caki ! Le p'tit garçon aux habits de toutes les couleurs, qui était là, à l'instant.
- Y a pas de p'tit garçon. Y a que nous, ici. »
16Cherchait-on à me faire marcher ou quoi ? Bien sûr, qu'il y avait un petit garçon. Il était là. Je l'avais vu, je l'avais entendu. C'est même lui qui avait mis la magie de Noël dans mon cadeau.
« De toute façon, vous verrez bien. Il a dit qu'il allait revenir. Vous pourrez pas dire qu'il est pas là.
- Merci, père Noël !
- Merci, père Noël ! »
17Plus tard, dans la journée, chacun était reparti à ses occupations mais moi, j'étais toujours devant le sapin, admirant sa beauté, cherchant dans ses branches, attendant le retour du garçon.
À un moment, Nani, passant derrière moi dans la pièce, maugréa :
« C'est pas la peine d'attendre, tu sais. Les lutins, ys reviennent jamais. »
Que de déception, dans sa voix ! On aurait même presque pu détecter comme un peu de rancœur.
18Les « lutins » ? D'où vient ce mot ? je l'ai jamais entendu. Si les enfants de ce matin existent pas, comme on m'a dit, comment ça se fait que Nani en parle comme si c'était son histoire, avec un mot qu'elle a pas l'air d'avoir inventé ?
Doute que je levai aussitôt :
« C'est toi qu'a inventé le mot "lutin" ? »
Le mot « lutin » vient ni de Nani ni d'aucun membre de la famille. Il vient du monde extérieur et tout le monde le connaît mais les lutins existent pas, c'est une légende. C'est des histoires, des personnages imaginaires. Alors, comment ça se fait qu'en cherchant le père Noël dont on m'avait parlé, j'ai trouvé les lutins dont on m'avait pas parlé ?


5 - LE JEU DU PERDANT
19C'était un après-midi d'été. J'étais attablée avec Papa, Maman, Caki et Nani. Nous jouions au pouilleux. J'étais fière d'être autour de la table avec Papa, Maman, Caki et Nani pour jouer à un jeu de grands : un jeu de cartes.
Moi aussi, j'étais grande parce que j'avais compris qu'il ne faut pas être le pouilleux, c'est-à-dire celui qui finit la partie avec le valet de pique. Sinon, on se fait moquer.
C'est Papa qui fut le pouilleux. Il montra sa carte en faisant semblant de pleurer et tout le monde rigola.
Furtivement, il me sembla voir comme une ombre derrière Papa. On aurait dit quelqu'un… mais, y regardant mieux, je vis qu'il n'y avait personne. Passons !
20Une nouvelle partie s'engagea. Tandis qu'elle se jouait, je vis soudain le quelqu'un derrière Caki.
« Joue ! c'est ton tour.
- Oui. »
On aurait dit comme un jeune homme, debout sans bouger derrière Caki mais qui avait une physionomie différente de celle de Caki. Bizarre !
« À toi ! »
Depuis quand était-il parmi nous ? Par où était-il entré ? Pourquoi personne ne lui parlait ni ne voulait parler de lui ?
Des fois, il me semblait le voir, des fois, je n'étais pas sûre. Il avait quelque chose d'éthéré. Bizarre !
« Mais joue donc ! »
À la fin de la partie, Caki fut le pouilleux. Je m'en doutais !
21Pour la partie suivante, je demandai au jeune homme d'aller derrière Nani. je voulais voir si ça ferait d'elle le pouilleux.
Aussitôt, il marcha et alla se poster derrière elle mais sans me parler. Faisait-il attention à moi ? Je n'étais pas sûre parce qu'il avait l'air d'aller d'une personne à l'autre dans l'ordre où nous étions disposés autour de la table et Nani était à côté de Caki.
22Le fait est que derrière Nani, je voyais très distinctement un beau jeune homme aux yeux pleins de lumière. Savait-elle qu'il était là ? Le voyait-elle ?
Savait-elle qu'elle allait être le pouilleux de la nouvelle partie ? Moi, j'en étais persuadée.
« Regarde Nani ! c'est une belle jeune fille »
dis-je au beau jeune homme.
Il se pencha en avant pour regarder le visage de Nani, me regarda et répondit, parlant comme un petit enfant :
« Nan, c'est toi qu'es belle. »
23J'éclatai de rire mais, aussitôt, il marcha et vint se poster derrière moi.
Je ne voulais pas de lui derrière moi ! Il allait me faire perdre. En plus, il me faisait peur avec sa double apparence de jeune homme et de petit garçon.
« Joue !
- J'peux pas. Sinon, j'vais perdre.
- Joue donc ! tu verras bien. »
24Malgré mes protestations, on me força à jouer la partie et, bien évidemment, je la perdis.
« Va-t'en ! »
criai-je, en me retournant sur ma chaise, en colère, après le méchant jeune homme que je voyais très bien et qui m'avait fait perdre exprès.
Aussitôt, il marcha vers la porte de sortie en traînant les pieds, la tête basse, avec une démarche de petit garçon vexé et contrarié ; avant de disparaître.
Mais quoi ? À quoi ça sert de jouer à un jeu quand on sait qu'on va perdre à cause d'un problème qu'on a identifié et qu'on nous empêche de résoudre au préalable ? Moi, je voulais jouer au jeu où c'est moi qui ai gagné parce que c'est moi qui ai démasqué la magie.


6 - CROYANCE
25Jamais, à aucun noël, je ne revis de lutins. L'imaginaire s'étiole quand on grandit, à ce qu'on dit. Cela resta un souvenir se ravivant chaque année en hiver, le souvenir d'une féérie qu'on ne peut voir qu'avec les yeux de la petite enfance et qui fait que même après avoir entendu le fatidique « c'est les parents qui apportent les cadeaux », on sait qu'il y a une présence mystérieuse qui préside à cette coutume.
26Déception y a-t-il ?
« C'est pas la peine d'attendre, tu sais ! Les lutins, ys reviennent jamais. »
Tant pis ! Ce sont des petits enfants et quand la maman dit : « venez ! c'est l'heure de vous laver les mains » ben voilà, la promenade est finie. C'est pas d'leur faute. Moi, je crois que le garçon - le lutin - était sincère quand il m'a dit qu'il allait revenir. Sûrement qu'il a pas pu.
Et puis, si sur son chemin il était tombé sur un os ? Si un méchant monsieur avait mis un sapin dans sa maison pour tendre un piège aux petits lutins égarés ? Il faut s'en soucier, de ça.


7 - CES JEUX ME DÉPLAISENT
27J'avais bien plus souvent l'occasion de voir des cartes étalées sur la table qu'un sapin décoré dans la pièce. Alors, le souvenir du jeune homme posté derrière les uns et les autres au cours d'une certaine partie de pouilleux, il me revenait toujours à l'esprit mais je ne m'y arrêtais pas forcément à chaque fois. J'en gardais surtout une certaine méfiance des jeux de cartes.
C'est vrai, quoi ! si l'imaginaire ne se voit qu'avec les yeux de la petite enfance, pourquoi n'a-t-on pas fait de moi son interprète le moment venu au lieu de me forcer à jouer pour ensuite me reprocher d'être une mauvaise perdante ? C'est les autres qui ont exclu le jeune homme, pas moi. C'est leur règle du jeu qui a créé le conflit.
Moi, j'avais dit au jeune homme : « va-t'en » dans le cadre de ce jeu parce que le but que je devais rechercher était de gagner. Ce n'était pas ma vocation première. Moi, j'étais venue à cette tablée le cœur en joie pour passer un moment de jeu et de bonheur partagé avec mon papa, ma maman, mon caki et ma nani. Eux m'ont glissé entre les mains un jeu dont le principe est de vouloir que l'autre perde pour soi-même gagner et, pendant longtemps - jusqu'à l'apparition du jeune homme, en fait - je ne m'étais pas rendu compte que le but du jeu était à l'opposé du mien.
28Moi, à la maison, j'étais la petite Doudoune, la chouchoutée, dit-on. Effectivement, j'étais très entourée, tout le monde venait jouer avec moi à mes jeux et ça me rendait heureuse qu'on jouât avec moi. Quand j'arrivais à accomplir ce qui m'était demandé, tout le monde applaudissait, tout le monde était joyeux et j'étais heureuse d'avoir réussi à accomplir ce qui faisait la fierté des miens.
Les jeux de cartes ? je ne jouais pas à tous parce que j'étais trop petite pour être capable d'y jouer. Moi, je savais jouer au pouilleux et tout le monde avait été heureux et fier de m'avoir appris à reconnaître les cartes de même valeur et à jouer, selon les règles, jusqu'à la victoire. Tout le monde s'était réjoui de cela, je m'étais réjouie avec tout le monde et, pendant longtemps, je n'avais pas vu l'ambiguïté cachée dans ses règles.
29«J'aime pas les jeux d'société »
lancai-je un dimanche à mon père, tandis qu'il était en train de ranger les cartes, à l'issue d'une partie de belote avec ma mère.
« C'est dommage ! Pourquoi t'aimes pas les jeux d'société ? J'les aime bien, moi.
- Parce que pour gagner, il faut faire perdre celui avec qui on joue. Ça sert à rien. C'est pas la peine de jouer avec quelqu'un qu'on aime, dans ce cas-là. Le jeune homme que j'avais vu, y a longtemps […] patati, patata […], j'voulais pas l'chasser d'la maison. J'voulais bien l'emmener jouer dans ma chambre avec mes jeux, s'il voulait jouer avec l'âme d'un enfant. Parce que moi, dans mes jeux, y a jamais d'perdants.
30- Viens ! joue avec moi. »
Mon père ressortit un jeu de cartes pour jouer au pouilleux avec moi.
« J'ai pas très envie, protestai-je.
- Juste tous les deux, viens ! insista mon père. On va bien voir. »
Bon, alors j'obéis mais je n'étais pas très emballée. Et puis, si on utilisait la magie pour me faire perdre ?
Arrivant à la fin de la partie, il me restait une carte en main, mon père en avait deux et c'était à moi de tirer. Mon père me tendit les deux cartes face cachée. l'une d'elle était le pouilleux.
L'une des deux cartes était un peu avancée vers moi, par rapport à l'autre. Mon père faisait toujours ça pour m'aider à trouver la bonne. Et si c'était un piège ?
« Joue ! Tu verras bien. »
Je tirai, des deux cartes, celle que mon père tendait plus que l'autre et c'était la bonne. Je fis mon mariage et Papa resta avec le pouilleux entre les mains.
« J'ai gagné ! »
31m'exclamai-je sur le coup.
Et je vis Papa, assis là, la carte du perdant entre les mains.
« J'ai gagné quoi ? »
Mon père, comédien dans l'âme, s'afficha grandement en perdant, posant sur sa tempe gauche la lame de la carte, face tournée vers le public (c'est-à-dire moi), mima le pleur d'une moue exagérée de la bouche et, de l'index de sa main droite, il tapota sa joue gauche en disant :
« Viens faire un bisou à ton perdant ! »
Je fis volontiers un bisou à mon pauvre Papa rigolo mais, après, il tapota l'effigie présente sur la carte et ajouta :
« Et lui ? Lui aussi, faut lui faire un bisou. Il est triste, tout le monde le chasse. »
Bon, d'accord. Je fis un bisou sur le visage du valet de pique.


8 - EMPÊTRÉE DANS L'IMAGINAIRE
32Aussitôt, je le vis, là, debout, à hauteur du buffet, dans les airs, avec les cheveux bruns, une tunique rouge et bleue et un collant blanc.
« Il est là, le jeune homme ! Je le vois. »
dis-je à mon père.
Il y avait comme un décor autour de lui. Je voyais à côté de lui une fontaine (ou un puits… enfin, un truc avec de l'eau) en pierre, avec une statue sculptée, au milieu d'une place, genre : Grèce antique.
33« Regarde bien ! C'est un enfant qui se cache dans l'image. »
me répondit mon père.
Tandis que j'y regardais, mon père se leva, portant dans ses mains les paquets de cartes dans leurs boîtes.
Il ajouta :
« Je vais faire une sieste. Quand tu auras fini, viens me voir ! »
J'y comptais bien !
34Le jeune homme était toujours là, visible, dansant gracieusement. Je regardais dans l'image de la vision et, effectivement, c'était un garçon de mon âge, tout joyeux, tout souriant.
Ses pieds étaient sur un gazon parsemé de pâquerettes et il se baissa pour cueillir quelques fleurs.
Personnellement, la cueillette, ce n'était pas mon passe-temps favori. Après, chacun fait ce qui l'amuse mais je ne comprenais pas l'intérêt qu'avait ce garçon à se manifester à moi en vision pour me montrer qu'il jouait à cueillir des fleurs. Mes personnages imaginaires ne m'avaient pas habituée à des motifs de visite aussi dérisoires mais bon, il était là en tant qu'ami de mon père et je lui souris poliment. En plus, il était beau.
Le garçon de la vision me montra les fleurs qu'il avait cueillies mais ne me les offrit pas. Sans doute le bouquet était-il pour quelqu'un d'autre ; sa maman, peut-être.
Mais bon, c'est gentil, tout ça mais je ne me sentais pas très concernée par cette vision.
35Me voyant me détourner, le garçon fit disparaître ses fleurs et dansa pour montrer comme il était beau.
Il tendit les mains vers moi pour m'inviter à danser avec lui. En principe, ça ne se pouvait pas que je dansasse avec lui, étant donné qu'il était dans une vision alors que moi, j'étais en vrai, les pieds sur le plancher de la salle à manger mais je voulus bien, comme il me le suggéra, imaginer que je tendais les mains vers lui pour qu'il m'emmenât danser avec lui. Je n'avais pas besoin de demander la permission à mes parents puisque c'était mon père qui m'avait dit.
Et là, je sentis nettement ses mains prendre les miennes. Je me sentis soulevée et transportée dans la vision.
Et là, je ne parvins plus à voir le décor de la salle à manger dans laquelle, en principe, je me trouvais mais seulement celui de la vision, très nettement, partout où je regardais autour de moi. Je ne sentais même plus le sol, sous mes pieds.
36Ça me faisait peur que le garçon me tînt, ainsi, hors de mon monde mais je n'avais rien à craindre, puisque c'était mon père qui m'avait dit.
En plus, il était beau, il me souriait. Il était gentil. Je voulus bien me laisser aller à imaginer que je dansais avec lui en lui faisant des sourires.
Dansant en me tenant les mains, le garçon me demanda :
« Qu'est-ce que ce serait, le bonheur, pour toi ? »
- Pour moi, le bonheur, ce serait que les enfants, à l'école, jouent tous ensemble »
répondis-je.
Et là, me maintenant toujours les mains, il me fit faire volte-face en disant :
« D'accord. Attends-moi là ! J'm'en occupe. »
Et là, il me poussa en arrière, il me fit entrer dans le temple et partit très vite.
37Et là, je me retrouvai toute seule dans la vision, dans le grand temple en pierre qui figurait précédemment au bord du décor.
Précédemment, je ne vous avais pas décrit le décor grec qui bordait la place de ma vision parce que mon attention ne s'était pas arrêtée sur ses détails mais le fait est que j'y avais aperçu quelque édifice qui faisait penser à un temple. Maintenant, je voyais partout autour de moi l'intérieur du temple et j'étais là, debout à côté des cierges.
Et voilà que je restais maintenue là, toute seule, dans la vision, dans les airs. Je savais bien que, pour de vrai, j'étais debout dans la salle à manger mais c'est comme si je n'arrivais pas à ouvrir les yeux, comme si mon cerveau n'arrivait pas à trouver l'accès à mes yeux pour les ouvrir - ou ne voulait pas. Il préférait se satisfaire de ce qu'il était en train de regarder. Alors, mon esprit tout entier était absorbé par cette vision et j'étais là, debout, à côté des sièges, dans le temple, à l'intérieur de la vision, dans les airs.
Avais-je la possibilité de revenir à la réalité quand je voulais, de ma propre volonté, en me concentrant très fort ? Oui, sans doute, je savais me réveiller mais là, j'étais entrée dans la vision en me sentant soulevée dans les airs par les mains du garçon. Alors, si je rompais de ma propre volonté le lien qui me retenait dans les airs, j'avais peur de tomber brusquement par terre et de me faire mal.
Il me parut donc plus prudent d'attendre là que le garçon revînt pour lui demander de me redescendre gentiment.
De toute façon, c'était mon père qui m'avait dit.
J'attendis, debout, à côté de cierges.


9 - LE CHUCHOTEMENT DES GARGOUILLES
38 Tout en haut du temple, on aurait dit que les gargouilles chuchotaient entre elles, comme des démons tapis dans l'ombre des voûtes.
Un dimanche, mes parents nous avaient emmenés visiter Notre-Dame et on m'avait dit de bien regarder les gargouilles.
On aurait dit des vautours qui tournoyaient.
Ils descendirent jusqu'au-dessus de ma tête et se saisirent de moi tous ensemble, comme si leurs serres agrippaient ma cervelle, et me firent monter dans leur sphère.
Quelqu'un, au-dessus d'eux, leur cria de me laisser tranquille. Cependant, c'était un vautour, lui aussi.
39Le quelqu'un en question me saisit par les mains et m'attira à sa hauteur en me disant dans un sourire :
« N'aie pas peur ! J'vais te protéger contre eux. »
alors que c'était un vautour, lui aussi ; un vautour à tête de garçon.
Les autres, en dessous, c'étaient aussi des vautours à têtes de garçons.
Je n'aimais pas cette histoire. J'avais peur.
Celui qui me tenait les mains, au-dessus des têtes des autres qui, de fait, ne pouvaient plus m'atteindre, m'entraîna à l'écart en me faisant de grands sourires suspects.
Moi, je ne souriais pas.
40Je lui demandai qui il était et il prétendit être mon mari.
Mon mari ? Alors, ça voulait dire que je pouvais le suivre sans me poser de questions ? Sauf que, le soir, dans ma chambre, avant de m'endormir, il était déjà arrivé que j'eusse l'apparition du mari que la destinée me réservait. Celui-ci me paraissait différent mais un peu ressemblant quand même. Je n'étais pas sûre que ce fût bien lui.
Mon mari, un vautour comme les vautours qui voulaient me dévorer ? Sûrement pas et j'avais peur. Mon mari, celui qui m'avait déjà visitée dans ma chambre, m'avait dit que je ne devais laisser aucun prédateur lui voler sa part. Les prédateurs ? Je savais que c'étaient des animaux mais je ne savais pas lesquels. La maîtresse ne m'avait pas appris cela ou bien j'avais oublié. Les vautours sont-ils des prédateurs ?
Ça s'pourrait !
41« T'es pas mon mari ! me défendis-je.
- Mais si, chuis ton p'tit mari. Viens, suis-moi ! »
Me tenant par les mains, il m'attirait toujours vers lui en se reculant lui-même. On aurait dit qu'il me faisait parcourir une distance dans les airs et j'avais peur.
« Où tu m'emmènes ?
- Dans ma chambre. Viens ! on s'ra bien.
- T'es pas mon mari ! »
m'exclamai-je en résistant de toute la force de ma volonté pour l'empêcher de m'emmener ; ce qui le poussa à changer de discours.
« Mais non, je sais bien qu'chuis pas ton mari mais c'est pas grave. Viens ! on fait semblant. »
Apeurée, je me débattis et résistai :
« Lâche-moi ! T'es pas mon mari. J'veux pas t'suivre. Au secours ! »
hurlai-je à tout vent.
42Mécontent, le garçon-vautour, qui me tenait toujours fermement les mains, fronça les sourcils et se fit menaçant.
« Fais attention ! Si je te lâche, tu vas tomber au milieu des vautours. »
Les vautours tournoyaient en dessous de nous. Nous étions revenus au point de départ et celui qui me tenait les mains me demanda de choisir :
« Soit tu me suis gentiment et je te ferai juste un petit peu mal ; soit je te lâche au milieu de mes copains, ils vont te déchiqueter et moi avec eux. »
43En bas, il y avait les vautours et, plus bas encore, il y avait les dalles du temple et les cierges. Mon salut, je ne pouvais le chercher que dans la fidélité à mon vrai mari.
En bas, il y avait les vautours. En dessous des vautours, il y avait les dalles du temple et, tout en bas, tout en bas, il y avait le plancher de la salle à manger.
Quitte à me faire mal en tombant,
« lâche-moi ! »
ordonnai-je au garçon-vautour.
44Il me lâcha les mains, je me sentis dégringoler et soudain retenue dans le vide par les mains de tous les vautours qui me tiraient dans tous les sens comme s'ils voulaient m'arracher les bras et les jambes.
C'était terrifiant mais, curieusement, je n'avais pas peur pour moi-même. On aurait dit que ma dernière avait sonnée, que j'étais tombée dans un piège dont aucune fille ne ressort indemne mais c'est pour les autres filles que j'avais peur, comme si le danger était plus grand pour les autres que pour moi.
Je n'en menais pas large tout de même, me sentant victime d'une violence collective qui se faisait d'autant plus virulente que je restais sans réaction. J'essayais de mettre de l'ordre dans mes pensées : j'étais dans les hauteurs du temple ; j'étais au milieu des vautours pour avoir été fidèle à mon mari ; j'étais dans la vision pour avoir obéi à mon père. Je n'avais rien à me reprocher, mon âme était pure. Il ne pouvait - il ne devait - rien m'arriver.
Du coup, je criai, pour être entendue au milieu du tumulte :
« J'ai rien fait d'mal ! Si j'meurs, vous devrez en répondre. »
À ces mots, les vautours prirent peur et me lâchèrent.


10 - LES LUMIÈRES DU TEMPLE
45Je retombai, les pieds sur les dalles du temple, debout près des cierges allumés.
J'attendis là que le garçon du début revînt me chercher, bien décidée à lui demander des explications mais les vautours ne me laissaient pas tranquille. On aurait dit qu'ils voulaient me manger la cervelle.
Une dame du temple vint me demander ce que je faisais là. Elle était un peu grosse, les cheveux grisonnants et le visage sévère. On aurait dit une directrice d'école.
Je lui expliquai que c'était le garçon qui m'avait dit de l'attendre ici.
« Tu dois pas rester là, répondit la dame. Ce n'est pas ici que tu dois chercher ce garçon, il ne viendra jamais. Il t'a pris ta mission pour l'accomplir à ta place, parce que tout le monde a besoin d'une mission pour vivre, mais lui a perdu la sienne. C'est pour ça, qu'il fait ça. Si tu veux le retrouver, sors d'ici et marche sur le chemin de ta destinée ! Accomplis ta mission toi-même ! Alors, le garçon que tu cherches n'aura plus de mission parce que tu l'auras reprise en main. Il sera obligé de revenir vers toi. Il retrouvera ta mission et la sienne auprès de toi. C'est comme ça que tu le retrouveras. Va ! »
46J'obéis. Je marchai sur les dalles du temple en direction de la sortie ; mes pieds foulaient le plancher de la salle à manger, j'étais en parfait équilibre, marchant vers la chambre de mes parents pour aller parler de tout ça avec mon père.
Entrant dans la chambre parentale, je trouvai mon père assis à la tête du lit, en train de lire paisiblement. Quand il me vit arriver, il posa son livre et me fit asseoir à côté de lui.
Bien évidemment, nous parlâmes de visions, d'imaginaire et de ce qui venait de m'arriver.
47Mon père m'annonça qu'il était temps de mettre toutes les cartes en ordre, pas celles du jeu de belote mais celles de mon monde imaginaire. Mes personnages, que racontent-ils ?
Pour le savoir, il faut commencer par remonter à la source. Elle est au chapitre XII, c'est le rêve que j'avais fait, une nuit, à propos de Dieu et Lucifer.
48Je n'avais pas le sentiment, dans ce rêve, d'être en présence de personnages surhumains ou quoique ce soit de ce genre. Je me voyais enfant entourée d'enfants qui jouent ensemble à faire semblant d'être Dieu et Lucifer.
Dans mon rêve, au départ, rien n'existe à part moi et c'est ce qui définit Dieu au commencement. Alors, comment ça se fait que moi j'existe, si rien n'existe à part moi ? Tout simplement parce que je viens du monde de la réalité, monde dans lequel mon existence n'est pas mise en doute mais là, je dors et la logique veut que moi seule existe dans ce monde qui est celui de mes rêves personnels. D'ailleurs, tout ce qui pourrait apparaître et survenir dans ce monde aura été créé par moi donc, sauf au fait que je respire, je suis Dieu.
49Quoi de plus universel ? Finalement, la première chose qui nous est offerte, quand on entre dans le monde des rêves, c'est de faire l'expérience de l'essence divine. Je suis Dieu, maître de la création.
La création, au départ, elle se résume à que dalle. On invente les rêves qu'on veut ; ou qu'on ne veut pas, si les émotions l'emportent. De toute façon, une fois qu'on est pris au jeu à l'intérieur du rêve, les émotions finissent toujours par l'emporter. Alors, on efface tout et il ne reste plus rien.
50Alors, Dieu veut créer un rêve qui demeure, qui continue à exister après s'être réveillé et en être sorti. Moi, je ne pouvais pas le faire pour de vrai, je ne suis pas le vrai Dieu et mon réveil n'allait jamais me ramener qu'à la réalité mais le temps du rêve, je pouvais l'imaginer et continuer le voyage.
Et voilà qu'un personnage de rêve inventé par Dieu est toujours là, devant Dieu, alors que Dieu s'est réveillé de ce rêve parce qu'il n'en voulait plus. Ce personnage se révèle donc comme une contrariété. Dieu veut réintégrer en lui, parce qu'il n'en veut plus, un rêve qu'il a créé pour continuer à exister après son réveil.
Ce rêve est conçu pour subsister malgré tout et malgré la volonté même de Dieu de l'anéantir. C'est Lucifer.
51Lucifer, non seulement ne veut pas être mangé par Dieu, il a l'instinct de survie mais, en plus, Dieu et Lucifer ne sont plus que deux composantes du vrai Dieu primordial, aucun des deux ne peut plus revendiquer l'être plus que l'autre avant d'avoir réintégré l'autre en lui. Chacun des deux est un prédateur pour l'autre.
D'un autre côté, c'est la volonté de Dieu, du Dieu primordial, de confronter ainsi ces deux parties de lui-même qui sont, de fait, chacune animée par le désir de rencontrer l'autre, de fusionner.
52De là naît une troisième entité qui se concrétise dans mon rêve par la fille, qui fait le lien par la parole (de Vérité).
Donc, la source, c'est ça, une trinité primordiale. Mon imagination a puisé des noms et des figures dans une culture. Il existe bien d'autres cultures, beaucoup de noms et de croyances mais la source est toujours la même, c'est l'histoire de la création, la quête de l'humanité réunie toute entière pour œuvrer à son accomplissement.
53Au fil des temps, les civilisations ont échafaudé des langages pour guider les âmes dans leurs tentatives d'élucidation des mystères de cette quête.
Mon rêve a puisé son langage dans les croyances, mythes et légendes de la culture dans laquelle je suis née pour me raconter l'histoire de deux enfants, Dieu et Lucifer, deux copains qui jouaient ensemble, en toute insouciance, dans le ciel de l'éternité ; jusqu'au jour où Lucifer se transforma en un monstre terrifiant : l'Homme.
Pour éloigner le danger qu'il représentait, Dieu créa la Terre et l'Homme y erra.
C'est l'histoire de l'humanité qui fait intervenir trois acteurs primordiaux : l'homme, la femme et l'enfant.
54Mais ne nous emballons pas ! C'est la quête de l'humanité, pas la quête d'une vie à l'échelle des mortels. Si on en est encore là aujourd'hui, c'est que beaucoup ont échoué avant nous. En attendant, la multitude des copains de Dieu venus sur cette terre aider à résoudre l'énigme se sont inventés une multitude de rôles intermédiaires, symbolisés dans la société par les métiers : le boulanger, le charpentier, l'éclaireur…
Le travail est un monde de notre culture mais il en existe d'autres. La famille en est un, c'est même l'essentiel.
55Dans notre civilisation, on parle d'Époux et d'Âme Sœur. Ils sont séparés et aspirent à se retrouver. C'est l'amour impossible, le grand amour. L'Époux, c'est l'homme et l'Âme Sœur, c'est la femme. Par contre, l'enfant, dans notre civilisation, il a sa carte, lui aussi mais on n'en parle pas où, plutôt, on en parle à voix basse, c'est tabou. L'enfant, c'est l'Amoureux.


11 - LE FANTÔME
Mais qui est l'Amoureux ? Où est-il ? Il était là, au commencement, avec la petite fille mais, des fois, elle le perd parce que… elle a pas le droit. Le monde des hommes n'était pas prêt.
56Quand la petite fille a perdu le premier amoureux de son cœur, son nounours, elle le cherche, toute sa vie, mais ne le retrouve pas forcément. Il y a des garçons qui savent sa détresse et s'en servent pour l'attirer à eux et lui tendre des pièges et elle, elle se laisse prendre au piège parce qu'elle croit retrouver en ces amants l'Amoureux perdu.
C'est donc pour protéger toutes les filles qui jouent le rôle de celles qui ont perdu l'Amoureux que les sociétés patriarcales de nos ancêtres ont conçu la figure du mari. À la base, ça ne répond à aucun sentiment de supériorité de la part de l'homme. Le sort de l'Âme Sœur est courageux mais périlleux parce qu'elle est prise entre deux feux, entre deux rivaux, ce qui la rend vulnérable et c'est pour ça que le schéma de la culture ancestrale lui offre une protection continue : à la naissance, l'Époux lui donne pour mission de trouver l'Amoureux et la confie à un père, choisi dans le monde des mortels. Une fois devenue grande, si elle a échoué dans sa mission, elle est confiée à un mari, choisi à son tour par le père dans le monde des mortels. Le mari prend le relais pour la protéger de ses amants et devra répondre de son âme devant l'Époux le jour de sa mort.
57Là, nous étions dans les années 1970 et le schéma ancestral était plus ou moins remis en cause mais bon…
« Moi, d'façon, j'risque pas d'le perdre, l'"Amoureux". C'est l'Fantôme. Il est tout l'temps fourré dans ma chambre, çui-là !
- Mais, il est mort. »
objecta mon père sur un petit ton délicat, comme s'il avait peur de m'ébranler.
Effectivement, je me sentis déstabilisée par cette annonce, alors qu'il ne s'agissait que d'un personnage imaginaire, pas de quelqu'un que je connaissais réellement.
58« Mort, Nicolas ? bredouillai-je. Mais quand ? Qu'est-ce qui s'est passé ? Comment ça s'fait qu't'es au courant ? Tu l'connaissais ?
- Non, moi, j'en sais rien mais si tu dis qu'c'est un fantôme, c'est que tu le perçois comme étant mort, continua mon père sur le même petit ton délicat.
- Mais non ! m'exclamai-je, c'est une blague. J'le surnomme le Fantôme parce qu'il aime pas que j'l'appelle comme ça mais il est pas mort, j'crois pas. J'ai pas l'impression d'le voir dans la mort. Il a l'air en pleine forme, en tout cas. Même, quand il a ses p'tits nerfs, y rouspète : "Chuis pas un fantôme ! J'existe et je m'appelle Nicolas !" »
59Mon père eut un sursaut en m'entendant imiter la voix du petit Nicolas, regardafixement dans les airs, à côté de moi, comme s'il y voyait l'enfant en question et me gronda :
« Ben alors, pourquoi tu l'traites de fantôme ? »
comme si cette saleté de Fantôme venait de se plaindre à mon père que je l'embêtais !
« Parce que ! j'en ai marre, à la fin. Il est tout l'temps dans ma chambre. Tous les soirs, avant de m'endormir, j'peux jamais penser tranquillement, toute seule dans ma tête. Faut toujours qu'y la ramène. Alors, moi, j'lui dis : "Tu hantes ma chambre, c'est qu't'es un fantôme. Va-t'en !"
59Mon père eut un sursaut en m'entendant imiter la voix du petit Nicolas, regarda fixement dans les airs, à côté de moi, comme s'il y voyait l'enfant en question et me gronda :
« Ben alors, pourquoi tu l'traites de fantôme ? »
comme si cette saleté de Fantôme venait de se plaindre à mon père que je l'embêtais !
« Parce que ! j'en ai marre, à la fin. Il est tout l'temps dans ma chambre. Tous les soirs, avant de m'endormir, j'peux jamais penser tranquillement, toute seule dans ma tête. Faut toujours qu'y la ramène. Alors, moi, j'lui dis : "Tu hantes ma chambre, c'est qu't'es un fantôme. Va-t'en !"
60- Pourquoi tu l'chasses ? insista mon père sur un ton réprobateur.
- Parce que ! j'en ai marre, moi. Il est tout l'temps méchant. Même, un jour, il a dit que c'est lui qui a fait mourir Pépère et qu'il allait faire mourir toute la famille autour de moi.
- Qu'est-ce que c'est qu'ces histoires ? C'est des bêtises, ça. C'est juste un petit enfant qui raconte n'importe quoi pour se rendre intéressant, pour que tu fasses attention à lui. Tout c'qu'y veut, c'est qu'tu l'écoutes.
61- Et si moi, j'veux pas l'écouter ?!
- Pourquoi tu voudrais pas l'écouter ? Et si moi, j't'écoutais pas ? T'as voulu venir me raconter tes histoires imaginaires et j'ai pris de mon temps pour les écouter. J'étais pas obligé. Tout l'monde a un imaginaire et personne n'embête les autres avec, en général. Pourtant, j't'ai écoutée. T'aurais voulu que j'te dise : "va-t'en", "j't'écoute pas", "t'existes pas" ?
- Mais moi, le soir, j'reste dans mon lit, je hante pas les chambres des autres, chuis pas un fantôme…
- Ne l'traite pas d'fantôme ! C'est un enfant. Tu voudrais qu'il meure ?
- Mais non, j'veux pas qu'y meure, j'veux qu'y m'laisse tranquille.
62- Alors, écoute-le ! Quand tu auras entendu ce qu'il a à te dire, il te laissera tranquille. Quand tu es venue me parler de tes histoires imaginaires, je les ai trouvées bien tourmentées mais, en définitive, l'enfant dans le tourment, c'est Nicolas. C'est lui qui cause tout ce remue-ménage parce que son message n'est pas entendu. Alors, retourne dans ta chambre et écoute-le !
- Meh ! j'ai pas fini d'raconter mes histoires, moi. J'ai même pas encore parlé de l'Ange Noir.
- Je ne veux plus rien entendre. Va dans ta chambre ! Écoute Nicolas ! »
trancha mon père, avant de se replonger dans sa lecture.
Pfff ! Qu'est-ce qu'y y a ? Qu'est-ce que vous avez tous à me regarder comme ça ? Vous voulez que j'vous parle de Nicolas ? Je n'ai rien à en dire. S'il existe, qu'il se manifeste, en chair et en os !


12 - L'ÂGE D'AVOIR UN CŒUR
63L'amour, c'est dans la réalité qu'il faut le chercher, pas dans l'imaginaire. La vie, c'est fait pour ça.
Les grandes personnes disent que c'est vingt ans, l'âge de l'amour. Et pourquoi donc ? Pour se chercher un mari ?
Soit dit en passant, ce sont les mêmes grandes personnes qui parlent de garder un cœur d'enfant. Parlent-elles d'un cœur fermé à l'amour ?
Quand j'étais en maternelle, il y avait un garçon aux cheveux blonds et bouclés qui revenait souvent dans mon champ de vision. Je ne l'aurais probablement pas gardé dans ma mémoire si ma grande sœur ne m'avait pas demandé un jour qui était mon amoureux de maternelle. Jusque-là, ni Camille ni moi n'étions conscients de vivre une histoire d'amour mais c'était le cas.
L'amour, il est là, il est présent, là où on vit. Il ne faut pas fermer les yeux sur lui sous prétexte d'être fidèle au mari qu'on aura plus tard. Ce n'est pas lui faire honneur que de fermer son cœur à l'amour tout au long de son enfance. Ce n'est pas ça, la fidélité.
64Quand j'avais huit ans, j'ai osé avoir un amoureux en colonie de vacances. Toutes les filles de mon dortoir me montraient du doigt parce que je laissais un garçon regarder mon papafe alors que je n'avais que huit ans. Moi, je savais que toutes ces filles - à une exception près, peut-être - feraient l'amour avant de se trouver un mari, lorsqu'elles seraient en âge où toutes les copines le font. Ce sont des hypocrites. Moi, j'ai obéi à l'amour, elles n'obéissent qu'à la mode.
65Si l'amour est à chercher dans la réalité et pas dans l'imaginaire, ça ne veut pas dire non plus loin des yeux, loin du cœur. C'est plus compliqué que ça. J'ai eu un amoureux en colonie de vacances. Pouvais-je ne plus être amoureuse de lui le jour où la colonie s'est terminée ? Bien sûr que non. Nous nous sommes quittés avec le sourire, sans déchirement parce que notre histoire avait eu une belle fin. Il ne manquait rien. Il ne me manquait pas mais, quelque part, j'étais toujours son amoureuse.
Cette année-là, j'avais fait une prière au bon Dieu. Je lui avais demandé une copine et un amoureux pendant les grandes vacances. Je fus exaucée. j'eus un amoureux en juillet, en colonie de vacances, et une copine en août, à Cesson.
Je passai tout le mois d'août à jouer avec Françoise et fis la connaissance des enfants de son quartier, plein de garçons et de filles qui jouaient tous ensemble dans les rues. Pour moi, c'était le paradis.
Tous ces garçons que je voyais étaient-ils beaux ? Je ne sais pas, je n'y prêtais pas attention. Je n'étais plus à la recherche d'un amoureux parce que mon cœur était pris. Heureusement, d'ailleurs, parce que les histoires d'amour, ce n'était pas vraiment dans la mentalité de ces enfants de la campagne et j'aurais été mal perçue si moi, venant de la ville, on m'avait vue courir après les garçons.


13 - LES SERPENTS DE CESSON
66C'est quand j'avais dix ans, à la fin du CM1, que mes parents décidèrent de déménager définitivement dans notre maison de Cesson.
Cesson, mon grand bonheur ! Je sais, je me répète mais c'était tellement vrai !
Il n'y avait jamais eu de cauchemars, à Cesson, à part celui des serpents.
67C'était bizarre, d'ailleurs, ce souvenir de serpents. Il remontait à la petite enfance. Ça ne pouvait être qu'un rêve et même un rêve que j'avais fait plusieurs fois parce que je m'en souvenais de plusieurs façons différentes. Une version s'affirma cependant plus précisément que les autres en mon esprit.
C'était lors d'un week-end que nous avions passé à Cesson en compagnie de tonton Frédéric et tata Lili. Le dimanche, après le repas, nous étions allés faire la traditionnelle promenade du dimanche.
68Moi, je n'aimais pas marcher parce que ça me faisait mal au dos mais je n'avais pas le choix, il fallait suivre. Souvent, on me suggérait d'aller chercher quelque objet dans la salle de jeux : jouet, vélo… C'était supposé me distraire. Ce jour-là, j'avais décidé d'emporter avec moi un de mes petits nounours et cela avait été accepté.
Nous nous promenâmes dans Grand Village et Nouveau Village, deux quartiers de Cesson/Vert-Saint-Denis.
Grand Village était un quartier récemment construit, moderne. Entre les maisons se faufilaient des petites allées piétonnes goudronnées, couleur lie de vin, bordées de gazon. Mes parents, ainsi que Tonton et Tata, trouvaient que ça faisait une promenade très agréable.
Moi, je trouvais que ça faisait long. Et puis, j'en avais marre de porter mon nounours. Je le tendis à ma mère pour qu'elle le prît, afin de pouvoir marcher les mains libres, mais elle refusa. Je le tendis donc à mon père qui, en principe, ne me refusait jamais ce genre de petit service mais il ne voulut pas s'en charger non plus.
Tonton Frédéric aurait bien accepté de le prendre mais ma mère s'y opposa :
« Non, non. laisse-la ! C'est son nounours, c'est à elle de le porter. »
C'était invraissemblable, ça ! Je n'avais pas fait de comédie, moi, avant de partir, pour prendre mon nounours et on ne m'avait pas prévenue que ça se passerait comme ça. Alors, ce n'était pas juste.
69La promenade se poursuivit. J'avais toujours ce fichu nounours dans la main, à la recherche d'une solution.
Comme personne ne faisait attention à moi, je posai le nounours au pied d'un buisson en lui expliquant qu'il devait rester là bien sagement.
« Qu'est-ce que tu fais, là ? T'abandonnes ton nounours ? fit sèchement la voix de Maman.
- Mais non, j'le reprendrai tout à l'heure.
- On va pas repasser par là. Si tu le laisses ici, il sera perdu. Reprends-le ! Dépêche-toi !
- Mais j'en ai marre, à la fin ! »
La promenade se poursuivit. J'avais toujours ce fichu nounours dans la main, à la recherche d'une solution.
70Nous étions arrivés dans Nouveau Village. Nouveau Village, c'était une extension de Grand Village. C'étaient des maisons semblables, sauf qu'elles étaient en construction. C'était donc un quartier désert, inhabité et, en plein milieu, il y avait une poubelle publique, toute neuve, tout brillante, fièrement dressée au milieu de ce chantier poussiéreux ; ce qui fit marrer Maman et tata Lili.
« Oh ! ben ys perdent pas de temps. Y a encore rien ni personne, ys ont déjà installé une poubelle publique. Ys tiennent à la propreté, à la mairie de Cesson ! »
Cela ayant été dit, tout le monde se détourna de la poubelle et reprit sa marche nonchalante.
71Puisque la poubelle était toute neuve, toute propre, qu'il n'y avait personne pour y jeter des déchets, que ça faisait comme une jolie maison et que personne ne me regardait, j'y glissai mon nounours en lui expliquant qu'il y serait très bien pour faire dodo.
« T'as jeté ton nounours à la poubelle ? fit sèchement la voix de ma mère qui était revenue sur ses pas.
- Non.
- Alors, où il est ?
- Je sais pas. »
72Je vis tata Lili qui se penchait pour regarder dans la poubelle et je vis venir le moment où j'allais me faire gronder.
« Non ! faut pas regarder, expliquai-je à Tata.
- Ah, bon ? Pourquoi ? questionna-t-elle en se redressant.
- Parce que y a des serpents. »
C'était quand j'avais quatre ans. C'était la première fois de ma vie - et sans doute la dernière - que j'inventais pareil mensonge. Je fus très fière de ma trouvaille subite. Je croyais que la peur des serpents éloignerait tout le monde de cette fichue poubelle.
73Tata se pencha quand même, regarda à l'intérieur de la poubelle et déclara très sérieusement :
« Ah ! oui, en effet, y a des serpents. »
La frayeur de cette annonce me parcourut l'échine. Comment se faisait-il que Tata avait vu des serpents dans la poubelle ? Il n'y étaient pas quand j'avais mis le nounours.
Sans doute Tata avait-elle cru voir des serpents dans la poubelle parce qu'elle avait cru le mensonge. Alors, je devais l'avouer un petit peu.
« Y a pas d'serpents, dans la poubelle.
- Mais si, je les vois, insista Tata très calmement.
- Nan, ys sont partis. Y en a pus.
74- Si, ils sont là. Viens voir ! »
Maman vint se pencher à son tour au-dessus de la poubelle et confirma qu'il y avait bel et bien des serpents.
« Viens ! Regarde ! »
Je ne voulais pas m'approcher de la poubelle parce que j'avais peur des serpents. J'avais peur qu'ils en jaillissent et me sautassent dessus.
75Entre l'épouvante et l'insistance sous laquelle on me mettait à regarder, je les vis quand même, à travers la paroi de la poubelle et j'en fus terrifiée. Alors, je dus avouer tout le mensonge.
« Y a mon nounours, dans la poubelle !
- Qu'est-ce qu'y fait dans la poubelle, ton nounours ?
- Il est tombé. »
Et je vis, à travers l'écran de la paroi de la poubelle, les serpents attaquer mon nounours. Le pauvre petit nounours se faisait chahuter dans tous les sens mais il riait parce qu'il ne comprenait pas qu'il était agressé, dévoré. Et moi, je pleurais.
Je ne pouvais que regarder. Mon nounours se faisait déchiqueter par les méchants serpents. Il était nu, c'était obscène et il riait. Mon pauvre petit nounours mourait dans la honte et moi, je pleurais. J'étais tétanisée.
76On m'éloigna de quelques pas, sur le chemin du retour, pour me dire :
« Ça y est ! c'est fini. Là ! tout va bien. »
tandis que Tonton était resté en arrière, près de la poubelle, comme s'il parlait aux serpents.
Plus tard, dans la journée, je retrouvai mon nounours à la maison, tranquillement posé sur un canapé. Pourtant, avant la balade, j'étais persuadée qu'il était rangé dans la salle de jeux. J'en aurais mis ma main à couper.
Je me souvenais avoir fait un drôle de rêve, dans l'après-midi, mais je ne me souvenais ni être allée faire la sieste ni m'en être réveillée.
77La mairie installa des poubelles similaires dans tous les coins de Cesson. Alors, forcément, tout Cesson me rappelait sans cesse au souvenir des serpents.
À cinq ans :
« C'est pas possible, c'était un cauchemar. »
À six ans :
« Comment ça s'pourrait, sinon ? Mais non, c'était un cauchemar de bébé. »
À sept ans :
« Maman, c'est déjà arrivé qu'on voit des serpents dans une poubelle publique ?
- Ben non, t'as rêvé.
- Ouais, sûrement. »
78Bref, mon pire cauchemar de Courbevoie, c'était le diable qui me poursuivait après avoir emporté tous les habitants de l'immeuble parce que j'étais la dernière survivante ; tandis que mon seul et pire cauchemar de Cesson, c'était un ours en peluche qui se faisait bouloter par des serpents affamés. Autant dire que Cesson me paraissait beaucoup plus sympathique que Courbevoie.


14 - LA MESSE DE CESSON
En fait, Cesson recelait dans ma mémoire trois mystères : le mystère des serpents de Cesson, le mystère de la messe de Cesson et le mystère de l'appel de Cesson.
Le mystère de la messe de Cesson, c'était une impression de cauchemar sans vraiment en être un.
79Que nous fussions à Courbevoie ou dans la maison de Cesson, en week-end ou pour les vacances, nous allions à la messe tous les dimanches matin.
Il ne se donnait pas de messe, le dimanche matin, dans la petite église de Cesson. Alors, nous allions généralement dans la grande et belle église de Vert-Saint-Denis. Cependant, ce week-end là, nous recevions tonton Frédéric et tata Lili et Tonton n'était pas très chaud pour se lever le dimanche matin pour aller à la messe. Du moins, je crus comprendre que c'était la raison pour laquelle, exceptionnellement, nous allâmes tous ensemble à la messe anticipée du samedi soir, laquelle se tenait en l'église de Cesson.
Moi, j'étais partie dans de bonnes dispositions d'esprit. J'étais contente d'aller à la messe dans cette petite chapelle toute mignonne qui avait été consacrée comme église depuis peu.
Bon, après, la messe, c'est la messe ; ce qui consistait, pour moi, à devoir rester bien sage sur mon banc, à côté des grandes personnes qui écoutaient les paroles du curé. Je n'y allais pas toujours de gaieté de cœur mais, encore une fois, ce jour-là, j'étais dans de bonnes dispositions d'esprit. La petite église Cessonnaise me plaisait, la compagnie de Tonton et Tata me réjouissait. Tout avait commencé sous les meilleurs auspices.
80Tandis que, jusque-là, la messe s'était déroulée paisiblement, comme à l'accoutumée, le prêtre, debout face à l'assemblée, étendit ses deux bras sur les côtés, laissant flotter sous eux le tissu des larges manches de son vêtement de prêtre et ça me donna subitement un drôle de sentiment d'angoisse. On aurait dit une chauve-souris géante.
Je clignai des yeux en secouant la tête un coup bref, de sorte à chasser cette vilaine impression et regardai mieux ces larges manches que le prêtre étendait et qui me faisaient penser à des ailes de chauve-souris. J'en vis sortir des fluides chargés d'angoisse et d'épouvante. Rouges, bleus, noirs, gris, aux couleurs de l'orage, ces fluides, une fois libérés, se déplaçaient dans l'église à vive allure. J'en suivis certains du regard et les vis s'engouffrer dans des crânes qui s'offraient à eux bêtement.
Tous les crânes de l'assemblée s'offraient bêtement à ces fluides cauchemardesques parce que tous les fidèles étaient debout, tête baissée, selon le rituel de la messe. Face à eux, face à nous, le prêtre continuait à faire sortir des cauchemars de ses manches et les jeter, par les paumes de ses mains ouvertes, sur ces pauvres gens qui continuaient, confiants, à lui offrir leurs crânes.
81« C'est des cauchemars ! »
hurlai-je pour alerter tout le monde.
« Ben, qu'est-ce qui t'prend ? Ça va pas, non ! Tais-toi ! Baisse la tête ! »
gronda Maman à voix basse.
J'insistai, persuadée qu'il y avait danger et qu'il fallait prendre la poudre d'escampette mais ma mère me força à me taire et la messe se poursuivit exactement comme si je n'étais pas intervenue.
À l'issue de la cérémonie, lorsque nous sortîmes de l'église, Papa, Maman, Tonton et Tata s'accordèrent à dire qu'il était tard et que j'étais fatiguée.
C'était quand j'avais quatre ans.


15 - CESSON POUR DE VRAI
82Mon troisième mystère de Cesson, j'ignore quel âge j'avais quand il se produisit. C'était du temps où nous habitions à Courbevoie, c'était donc au cours des dix premières années de ma vie.
Nous étions, ce jour-là, à Cesson, dans notre maison de campagne et, encore une fois, après le déjeuner, mes parents voulurent faire une promenade. Avions-nous des invités, ce jour-là ? Aucune idée. Toujours est-il que j'étais à vélo et mes parents étaient loin derrière. Alors, je freinai et mis pied à terre pour les attendre.
Regardant paisiblement le paysage qui s'offrait à moi, j'entendis Cesson me parler, me demander si je voulais faire partie de lui, de sa terre, de son histoire. Mon Cesson, ma campagne adorée, m'appelait, moi, Angélique, à devenir Cessonaise et je lui répondis un grand :
« Oui ! »
83Ma maîtresse du CM1, à Courbevoie, était une jeune fille très belle, super gentille et juste avec toutes ses élèves.
Elle nous emmena en classe de neige. Au départ, je n'étais pas très emballée à l'idée de ce séjour. Un mélange de classe et de colonie, ça ne me disait rien de bon, même si la maîtresse était gentille.
Je fus très agréablement surprise. Un matin, notamment, j'étais assise avec toutes les filles de ma classe autour de la grande table du petit-déjeuner. Tout le monde souriait, rigolait ; tout le monde se parlait, comme si nous étions en famille.
84De retour à l'école, en récréation, les filles reprirent l'habitude de se regrouper entre copines mais ce n'était plus pareil. Nous nous connaissions pour avoir vécu un truc chouette toutes ensemble.
Et puis, dans la cour de récréation, il y eut un sujet de conversation qui fut lancé par Anne et orchestré par Sylvie. Passant par là, je pris la parole et donnai mon avis sur la question. L'une après l'autre, toutes les filles de la classe se joignirent à la conversation ; si bien qu'à la fin, toute la classe venait, à chaque récréation, se grouper en cercle autour de ce seul et même sujet de discussion de grandes personnes que nous refusions à notre sauce : la politique.
Mieux encore, la maîtresse nous annonça qu'elle reprendrait notre classe au CM2. Toutes mes camarades s'en réjouirent mais moi, à la fin du CM1, je déménageais pour partir vivre à Cesson ; sans regret malgré tout.
85Déjà, à Cesson, l'école primaire était mixte et moi, je voulais être avec les garçons. Un environnement exclusivement féminin ne convenait pas mon tempérament. Et puis, j'avais dix ans, après tout. Il était temps pour moi de trouver un amoureux, choisi par moi-même, pour vivre une belle histoire.
Et puis, j'avais déjà demandé à Françoise comment ça se passait en récréation, à l'école de Cesson. Elle m'avait répondu que c'était pareil que dans la rue, étant donné qu'on y retrouvait les mêmes enfants qui étaient habitués à jouer tous ensemble.
Pour finir, les mercredis après-midi, à Courbevoie, je les passais toute seule dans ma chambre alors qu'à Cesson, j'allais avoir le droit d'aller jouer dehors, pareil que pendant les vacances.
86Seule ombre au tableau : je n'allais pas être à l'école avec Françoise parce qu'elle entrait en sixième au collège de Vert-Saint-Denis. Au bout du compte, c'est mon amie Françoise qui en fut le plus peinée. Moi, j'allais être avec Muriel, qui était devenue gentille avec moi depuis qu'elle était réconciliée avec Françoise et qui se montrait heureuse à l'idée de m'accueillir dans son école ; ce qu'elle fit avec zèle, le jour de la rentrée, dès qu'elle me vit paraître dans la cour de récréation.
Manque de pot, il y avait deux classes de CM2, Muriel et moi n'étions pas affectées à la même. Quand sonna la cloche, nous nous séparâmes donc et j'allai me joindre au groupe d'élèves qui attendaient devant la porte de ma nouvelle classe.


16 - DRÔLE DE CESSON !
87Juste à côté de moi, il y avait une jolie fille brune aux cheveux longs avec une frange. Quand ses grands yeux bruns croisèrent les miens, je crus voir au fond d'eux ma sœur de toujours. Le pire, c'est qu'elle se mit à me parler avec désinvolture, exactement comme si nous nous connaissions depuis toujours, genre :
« Hé ! t'as vu l'autre, là, patati, patata… »
comme si j'étais sa confidente.
Sidérée, j'objectai :
« Mais ! tu m'connais pas.
- Comment tu t'appelles ?
- Angélique.
- Ben voilà, maintenant, j'te connais. Moi, c'est Véronique. T'es nouvelle ?
- Oui.
- Moi aussi. J'me suis renseignée : on est trois nouveaux au CM2, moi, toi et un garçon qu'est dans l'autre classe mais on s'en fiche, c'est un garçon.
- T'aimes pas les garçons ?
- Mais si, j'plaisante.
- On vient tout juste d'arriver à l'école et t'es déjà au courant qu'on est trois nouveaux au CM2 ?!
- Ben ouais, vaut mieux. À la fin d'l'année, l'information s'ra plus vraiment d'actualité. J'veux être journaliste, quand ch's'rai grande. »
88Sur ce, la porte s'ouvrit et le nouveau directeur de l'école, qui se trouvait être aussi notre instituteur, nous fit entrer.
En plus, Véronique habitait juste à côté de chez moi. Décidément, Cesson, c'était le paradis des enfants heureux !
Manque de bol, le nouveau directeur décida de refaire les classes et je fus transférée, dès le lendemain, dans l'autre CM2. Je fus donc séparée de Véronique et me retrouvai avec Muriel et le troisième nouveau : Olivier.
Ça ne m'empêchait pas de retrouver Véronique en récréation, en principe. Cependant, Muriel insistait pour que je restasse avec elle. Je n'allais pas me plaindre d'être aussi aimablement sollicitée mais j'avais la curieuse impression que Muriel cherchait intentionnellement à me séparer de Véronique ; alors qu'elle connaissait tout le monde et était copine avec tout le monde. Elle n'avait pas besoin de moi.
89Véronique, de son côté, ne resta pas seule. Elle eut tout de suite une copine. Tant mieux pour elle et, au vu de son tempérament extraverti, ça n'avait rien d'étonnant mais on aurait dit que cette fille, une blondasse, mettait le grappin sur Véronique pour l'éloigner de moi, exactement comme Muriel faisait avec moi pour m'éloigner de Véronique.
Plus bizarre encore, Véronique avait une petite sœur au CE2. Au moment même où Véronique devint copine avec la blondasse, sa petite sœur devint copine avec la petite sœur de la blondasse, elle aussi au CE2. Véronique et sa petite sœur se réjouirent de cette coïncidence qui devait souder des liens très forts entre les deux paires de sœurs amies mais moi, je me demandais si ce n'était pas un coup monté.
J'avais vécu quelque chose de similaire, un an plus tôt, quand mon grand frère et ma grande sœur avaient rencontré ceux de Françoise et étaient devenus amis. Nous avions passé de super vacances tous ensemble. Muriel était au courant de cela, elle connaissait l'histoire. Alors, aurait-elle été reproduite sciemment ?
Les enfants de Cesson s'étaient-ils concertés pour séparer volontairement les deux nouvelles ? Qu'avaient-ils derrière la tête ?
En tout cas, Dieu intervint pour nous réunir à nouveau, Véronique et moi, car nous fûmes affectées au même groupe de catéchisme. Nous passâmes donc tous nos mardis soir ensemble, tenant toutes deux à faire le trajet ensemble. Pour le reste, suivant le point de vue de Véronique, nous acceptâmes tout simplement les amitiés qui nous étaient offertes.


17 - LA COURBEVOISIENNE DE CESSON
90Je voulais aussi me faire d'autres amis mais j'étais trop timide, je n'y arrivais pas. Dans la cour de récréation, Muriel était toujours avec moi et la conversation ne tarissait jamais entre nous deux et, en plus, elle était copine avec tout le monde mais moi, dès qu'une de ses copines venait lui parler, c'était plus fort que moi, la timidité reprenait le dessus et j'étais muette.
Olivier, il était à l'opposé de moi. D'ailleurs, il habitait loin de chez moi, je ne le voyais pas, en dehors de l'école. Bien que nouveau, il entraînait derrière lui des garçons de la classe dans ses jeux parce qu'il était joyeux et plein d'entrain mais il était agité, le maître le punissait tout le temps.
Par contre, dans la classe, y a un méchant qui s'appelle Gildas. Même, un jour, dans la rue, y m'a donné un coup de pied et j'ai saigné. En récréation aussi, y voudrait bien m'embêter mais y peut pas parce qu'à chaque fois, Olivier vient prendre ma défense et c'est toujours Olivier l'plus fort. En plus, il est beau. Mais, après, y s'fait tout l'temps punir pour s'être battu…
91… par un instituteur qui, lui, n'intervenait jamais pour empêcher que je fusse victime de violences à l'école. Pourtant, en classe, il me traitait comme si j'étais sa chouchoute, faisant preuve, continuellement, d'une injustice grossière en ma faveur. Moi, la chouchoute de l'instit ? Non mais c'est le monde à l'envers, sans déconner ! On aurait dit qu'il faisait ça exprès pour tenter de monter les enfants de Cesson contre moi. J'avais honte !
D'autant que, quand il me regardait, il m'a déjà semblé voir de la haine dans ses yeux mais jamais de tendresse. Même qu'au début de l'année, il m'avait rejetée dédaigneusement par un :
« Toi, j't'apprendrai rien. T'en sais déjà trop. »
alors que tout ce que l'école et lui-même étaient supposés connaître de moi, c'était mon bulletin scolaire de l'année précédente, lequel était tellement moyen que la directrice de l'école de Courbevoie m'avait prévenue que mon passage en CM2 n'allait peut-être pas être accepté dans ma nouvelle école.
Mon maître du CM2, lui aussi, était nouveau à l'école de Cesson, tout comme le directeur qui, d'ailleurs, m'avait aussi dit des trucs bizarres à l'oreille, le jour de la rentrée, avant de m'envoyer dans l'autre classe de CM2 : il m'avait dit qu'il attendait de moi mieux que la perfection.
92Petit à petit, les enfants de la classe se mirent à jouer tous ensemble au ballon. C'était sympa, comme ambiance, mais moi, je ne savais pas jouer au ballon ; je ne savais d'ailleurs pas jouer du tout dans une cour de récréation.
J'avais quitté les débats politiques de la ville pour les jeux de ballon de la campagne et je me sentais bien incapable d'y participer. Je n'étais pas sportive et j'avais la vue abîmée par les traumatismes que j'avais subis quand j'avais cinq ans. Je n'étais pas au niveau pour jouer avec les autres et j'étais bien trop timide pour oser entrer dans le groupe mais, toujours, du milieu du terrain, une voix appelait mon prénom et il n'y avait pas d'autre Angélique. Alors, je venais me placer dans le groupe et je restais là, debout. Je ne jouais pas, je ne savais pas. Je me sentais incapable de jouer et j'étais pétrifiée par la timidité mais j'étais là, au milieu des autres qui jouaient, au lieu d'être toute seule dans mon coin.
93Au début de chaque récréation, je restais toujours dans mon coin, timidement, tête baissée, n'osant pas me joindre aux autres mais toujours une voix m'appelait, toujours la même. À qui donc appartenait cette voix ?
M'étant posé la question, au début de la récréation suivante, j'allai me placer, comme d'habitude, en marge du terrain, tête baissée, et j'attendis mais dès que le rituel : « Angélique, viens ! » se fit entendre, je levai les yeux en direction de la voix, rapidement parce que ça bouge, sur le terrain, et vis Olivier détourner le regard précipitamment.
94Les enfants de la classe étaient gentils. Quand ils jouaient à la balle au prisonnier, ils voulaient bien me prendre dans leur équipe. Par contre, c'était considéré comme de la triche si quelqu'un m'envoyait la balle.


18 - MALÉDICTION
Pendant un moment, le jeu consistait à faire rebondir une balle de tennis sur un mur, au fond de la petite cour. Le problème, c'est que la balle finissait parfois dans le jardin du voisin qui en avait marre et s'était plaint que des enfants entraient dans son jardin en escaladant le mur. Un rappel fut fait en classe comme quoi il était interdit d'entrer dans le jardin du voisin. Si une balle tombait chez lui, il fallait aller sonner à son portail et la lui demander poliment, en évitant que cela ne se reproduisît.
95Pourtant, le midi, en sortant de l'école, je vis Olivier escalader le portail du voisin, tandis que ses copains étaient à côté, sur le trottoir.
Faut tout l'temps qu'y fasse les choses à l'envers et, après, il est tout l'temps puni !
« Monsieur Tourbeux, il a dit qu'faut sonner au portail et pas l'escalader »
lui réexpliquai-je.
Olivier s'empressa de redescendre et me demanda plus ample explication au sujet de l'obéissance.
« J'ai sonné mais ça répond pas. Comment j'fais ?
- Tu reviendras sonner tout à l'heure.
- Ça répond jamais. Comment j'fais ? »
Il partit sans insister, laissant sa balle dans le jardin et moi avec cette énigme sur les bras. Comment résoudre le problème de la balle de tennis tout en restant dans l'obéissance ? Je devais trouver la clef pour Olivier, pour qu'il fît attention à moi.
96De retour à la maison, je trouvai la solution dans la salle de jeux, dans la vieille caisse à jouets pleine de bric-à-brac. Mais oui, je savais bien qu'il y traînait une vieille balle de tennis qui ne servait à rien !
Le tantôt, j'emportai cette balle à l'école, non sans avoir, au préalable, déposé un baiser dessus. Arrivée à l'école, je la tendis à Olivier d'un geste anodin, il la prit d'un même geste anodin et se dirigea vers les autres enfants de la classe, balle en main, comme s'il s'agissait d'un vulgaire matériel scolaire destiné à la collectivité ; alors que, cette balle, c'était celle qui ne devait pas tomber dans le jardin du voisin.
Le voyant partir ainsi, je m'empressai de l'avertir :
« Par contre, fais attention ! C'est pas une balle ordinaire, elle est ensorcelée. »
Olivier s'arrêta et me regarda, intrigué et moi, je me sentis toute bête.
Qu'est-ce qui m'a pris d'lui dire ça ?!
Voulant me rattraper - ou pas - j'ajoutai :
« Nan, euh… c'est pas grave. Tu peux l'emmener chez toi mais la mets pas dans ta chambre pour dormir, èe fait faire des cauchemars. »
Olivier rangea soigneusement la balle dans son cartable et en sortit une autre, d'aspect bien plus neuf, avec laquelle il entraîna les enfants dans ses jeux.
97Le lendemain matin, quand j'arrivai à l'école, dans la cour de récréation, Olivier vint à ma rencontre, la vieille balle de tennis dans la main, et m'annonça gravement :
« J'ai mis la balle dans ma chambre pour dormir et j'ai fait des cauchemars. Elle est ensorcelée. Reprends-la !
- Mais ! ça s'peut pas, pour de vrai. J'disais ça pour rigoler.
- Je sais pas. J'ai peur. Reprends-la, s'il te plaît ! »
Devant son insistance, je repris la balle, blessée que mon cadeau me fût retourné et Olivier me demanda :
« Tu vas la ramener chez toi ?
- Ben oui. »
Pourquoi y m'demande ça ?
98Le midi, je pris toute seule le chemin pour rentrer chez moi, tenant dans ma main la balle, mon cadeau refusé, et me mis à broyer du noir.
Comment cette fichue balle avait-elle bien pu générer des cauchemars pour de vrai alors que moi, j'avais dit ça juste pour rire ? Je ne serais pas allée dire ça à un petit de quatre ans, pour ne pas lui faire peur mais à dix ans, en principe, on n'a plus peur des cauchemars.
Et je rapportais chez moi cette balle ténébreuse parce que tout en moi était ténèbres. Quand les enfants de Cesson passaient leur temps à rire et à jouer tous ensemble joyeusement, moi, la fille de Courbevoie, je venais des ténèbres, je restais imprégnée de ténèbres et tout ce qui venait de moi portait malheur.
Toutes les pensées qui me venaient à l'esprit étaient tristes et maussades. Plus j'avançais en direction de chez moi, plus le poids de la balle maudite m'écrasait dans l'angoisse et le cafard.


19 - PETIT CAUCHEMAR DE BÉBÉ
99Sur le trottoir d'en face, à ma hauteur, il y avait une poubelle publique que je voyais là tous les jours, sur mon chemin pour l'école. En principe, une poubelle, c'est fait pour jeter dedans ce dont on ne veut plus, que je sache ! Moi, j'avais bien envie de traverser la rue pour aller m'y débarrasser de cette sale balle dont personne ne voulait plus.
Je n'eus le temps ni d'agir ni de penser. À peine eus-je seulement effleuré l'idée d'avancer ma main au-dessus de la poubelle publique pour y jeter la balle que je vis surgir dans mon imagination les serpents de mon cauchemar de petite enfance. Je les vis, comme un cauchemar éveillé, jaillir de la poubelle publique et s'enrouler autour de mon poignet pour s'emparer de la balle de tennis (alors que, pour de vrai, je n'étais même pas à proximité de la poubelle en question, j'étais toujours sur l'autre trottoir).
Franchement, ce n'était pas le moment ! Je n'étais vraiment pas d'humeur à me laisser impressionner par des petits cauchemars de bébé.
Je haussai les épaules dédaigneusement et envoyai balader les serpents de mon imagination en ronchonnant intérieurement :
« Même pas peur ! »
ce qui, en règle générale, suffit à balayer ce genre de mauvaises pensées quand il vous traverse l'esprit.
100C'est l'effet opposé que j'obtins. J'entendis nettement des garçons se parler entre eux, genre :
« Comment ça, elle a pas peur ? Toutes les filles ont peur de nous, en principe. Mais ! c'est qui, elle ? »
Qui c'est, eux ?
Les masques de serpents tombèrent devant moi et je vis des garçons qui me regardaient, des grands (de sixième ?), autour de la poubelle publique, en direction du collège de Vert-Saint-Denis.
101Les serpents s'étaient trahis devant mon aplomb et il m'apparut que mon seul et pire cauchemar de Cesson, ce n'étaient rien que des enfants, une bande de mauvais garnements qui s'amusaient à faire peur aux filles.
Se voyant démasqués, ils se dirent entre eux :
« Faut qu'elle ait peur de nous ! Faut lui faire peur ! Faut pas la laisser partir avec c'qu'èe tient dans la main ! Faut qu'èe nous l'donne ! »
Alors ça, c'est c'qu'on va voir !
102Ils se mirent à me parler tous en même temps, de sorte à créer un tumulte dans ma tête. Certains disaient des choses apparemment incohérentes. D'autres me faisaient entendre que c'était moi qui avait ouvert en moi les portes de ce tumulte parce que j'avais fait le geste (dans mes pensées) de leur jeter ce que je tenais dans la main et que, donc, je leur avais donné ; que c'était à eux, que je n'avais pas le droit de leur reprendre et que le tumulte de voix que j'entendais dans ma tête ne cesserait que lorsque j'aurais finalisé mon pacte en allant déposer dans la poubelle publique ce que je leur avais déjà donné par la pensée.
« C'est plutôt vous qui devriez m'dire c'que vous faisiez là, cachés dans la poubelle, à guetter ma balle comme une proie »
leur rétorquai-je.
103Le tumulte de voix redoubla pour couvrir la mienne. Je n'entendais plus que :
« Jette dans la poubelle ! Jette dans la poubelle ! »
répété et répété encore, de sorte à empêcher mon cerveau de penser autre chose que ces quatre mots. Je ne pouvais rien faire, j'étais complètement déstabilisée par ces voix imaginaires qui me remplissaient la tête.
Ben, j'comprends qu'la plupart des filles, à ma place, èes iraient vite se débarrasser d'leur balle dans c'te fichue poubelle publique et partiraient en courant. Tu m'étonnes ! Ouais mais là, c'est la balle à Olivier que j'tiens et il est pas question d'en faire cadeau aux serpents. Ça, non ! Dans la cour de récréation, c'est Olivier l'plus fort pour prendre ma défense contre Gildas mais dans l'monde des cauchemars, c'est moi la plus forte parce que moi, j'ai pas peur. J'ai combattu des monstres bien plus terribles, à Courbevoie. C'est moi qui dois protéger Olivier.
104Les voix des serpents se faisaient toujours plus pressantes :
« Jette dans la poubelle ! Jette ! Tu nous le dois. »
Je dus faire de gros efforts de concentration pour garder le contrôle de ma raison et la leur opposer.
C'est ainsi que j'énonçai dans ma tête, clairement et distinctement, mot après mot :
« En quoi le fait d'avoir envisagé de jeter un objet dans une poubelle me rendrait redevable envers cette poubelle ? Vous pouvez m'expliquer ?
- Quoi ?
- Si j'décide que j'ai pas envie d'jeter ma balle à la poubelle, j'la jetterai pas. J'vous dois rien. »
105La présence des serpents se déplaça de la poubelle jusqu'à moi. Ils m'encerclèrent, me parlant de tous côtés, dans un tumulte qui me donnait le vertige.
Mettons qu'ils devaient être six !
Je les sentais presque me toucher, j'avais la tête qui tournait, je n'arrivais plus à penser et je restai là, immobile, les pieds sur le trottoir, les yeux rivés sur la balle, à la recherche d'une septième voix que je croyais devoir être la mienne.
Elle est ensorcelée. Reprends-la !
Tout à coup, j'eus un déclic et ma réaction coupa net la parole aux serpents :
« Et puis d'abord, qu'est-ce que vous lui voulez, à la balle à Olivier ? En quoi èe vous intéresse ? »
Silence !
« Si vous la voulez, vous aurez qu'à venir la chercher chez moi. »
106Je repris ma marche paisible et décidée jusqu'à chez moi. Les voix des serpents s'étaient calmées mais je les percevais toujours autour de moi…
Et c'est moi qui décide comment j'rédige mon livre !
… observant le chemin que je prenais, le portail, la façade de la maison dans laquelle j'entrais et jusqu'à la vieille caisse à jouets de ma petite enfance dans laquelle je rangeai devant eux la balle ensorcelée.
Puis, plus rien.


20 - COUR D'HISTOIRE
107Cette histoire me turlupinait. Il fallait que j'en parlasse à Muriel. Je lui racontai le coup de la balle de tennis qu'Olivier avait crue ensorcelée pour de vrai, les serpents que j'avais vus surgir de la poubelle publique pour s'en emparer ; ces mêmes serpents que j'avais déjà vus en cauchemar quand j'étais petite… et puis, aussi, la drôle d'impression que j'avais eue, étant petite, au cours d'une messe dans notre petite église Cessonaise, que le prêtre envoyait des cauchemars dans la tête des fidèles… et puis, le fait de m'être sentie, un jour, appelée par Cesson à faire partie de son histoire.
Muriel, m'ayant écoutée attentivement, s'écria soudain :
« Mais alors, c'est toi, la pièce manquante ! »
108À son tour, Muriel me raconta une histoire drôlement bizarre. L'année précédente, au CM1, pendant la récré, un enfant confia à un de ses copains avoir eu une vision. Il se trouva que le copain en question avait eu une vision, lui aussi. Ils se les racontèrent mutuellement et, ce qui leur parut le plus bizarre, c'est que leurs deux histoires magiques avaient l'air de s'emboîter l'une dans l'autre. Le même scénario se produisit à un autre endroit de la récré, entre d'autres enfants et ailleurs encore. Dans tous les coins de la récré, des enfants se dirent entre eux avoir eu des visions et, toujours, elles avaient l'air de coïncider les unes avec les autres. Les informations circulèrent dans la cour de récréation. Il s'avéra que chaque enfant du CM1, sans exception, avait vu quelque chose. Alors, ils se réunirent tous ensemble et mirent en commun toutes leurs histoires magiques.
Donc, au CM1, pendant que moi, à Courbevoie, j'avais formé un cercle de discussion avec toutes les filles de ma classe autour de la politique, les enfants de Cesson en avaient fait de même autour de la magie.
En définitive, les enfants de Cesson s'étaient rendu compte que toutes leurs histoires magiques s'imbriquaient les unes dans les autres comme les pièces d'un grand puzzle mais auquel il manquait une pièce pour être complet. Pourtant, tous les enfants de Cesson avaient parlé. Alors, qui donc pouvait détenir la pièce manquante ?
109Si Muriel ne répondit à aucune de mes questions concernant les serpents, elle s'enthousiasmait, en revanche, pour un autre personnage magique apparemment très populaire chez les enfants de Cesson :
« Le grand sorcier de Cesson ! c'est lui qui orchestre tout, c'est lui qui a distribué les pièces à tous les enfants et c'est à toi qu'il a donné la dernière. C'est pour ça que tu t'es entendu appelée à faire partie de l'histoire de Cesson. Tu as rencontré notre grand sorcier, c'est lui qui t'a choisie.
- Mais ! y avait personne, quand j'ai entendu l'appel.
- Toi, t'as vu personne mais lui, y t'a vue, c'est sûr. Il t'a donné la pièce manquante mais tu dois pas la garder pour toi toute seule. Elle est pour toi, Olivier et Véronique.
110- Et qu'est-ce qu'on est supposés en faire ?
- Vous êtes nos juges. L'année dernière, quand tout a été dit, on n'en a plus jamais parlé. Le dossier est fermé, en attente d'être jugé, par un grand, du CM2. On s'attendait à ce qu'il y ait un nouveau, quand on serait en CM2, et que ce serait lui le grand juge de notre histoire ; et vous êtes trois.
- Ben oui mais vous aussi, maintenant, vous êtes en CM2. Alors, on n'est pas plus grand que vous.
- Oui mais nous, on a tous parlé quand on était en CM1. On n'a plus rien à dire. Y a plus qu'à vous de prendre la parole. Alors, ici, dans l'école primaire, vous êtes les trois seuls grands qui pouvez encore parler. Du coup, vous êtes les juges de notre histoire. C'est à vous de savoir si elle doit être validée ou pas. Pour nous, tout est bouclé, on peut plus rien changer. C'est pour ça que la pièce manquante, tu dois pas la garder que pour toi. Elle est pour vous trois, Véronique, Olivier et toi.
111- Mais moi, sur quoi j'pourrais m'appuyer pour savoir si votre histoire doit être validée ou pas ? J'la connais pas, votre histoire. Moi, j't'ai raconté toutes mes histoires imaginaires mais toi, tu m'as raconté que dalle. »
Un peu plus tard, Muriel m'annonça que j'allais rencontrer quelqu'un qui m'en dirait plus.
C'est finalement le 14 juillet, dans un jardin cessonnais, que je fis la rencontre du grand sorcier de Cesson. Il était beaucoup plus petit que je ne m'étais imaginé.


21 - MAGIE INDÉLÉBILE
112Mais bon, le plus important, dans l'histoire, c'est que si on était le 14 juillet, ça voulait dire que les grandes vacances étaient revenues. Vous vous rendez compte ! Après une année d'école à Cesson, retour des grandes vacances, à Cesson, dans la grande et belle maison que nous appelions naguère de campagne et qui était dorénavant, tout simplement, notre maison, avec son jardin, ses papillons…
Entre la maison et le mur du voisin, il y avait un espace. Mes parents y avaient fait couler une dalle de béton, monter un mur avec une grande porte-fenêtre à un bout et un avec une petite à l'autre, et poser un toit en tôle ondulé. Telle fut la salle de jeux. Elle abritait une table de ping-pong, un vieux billard russe de récupération, un jeu de grenouille, une armoire avec les jeux de plein air, une autre avec les jeux de société et une caisse à jouets contenant plein de vieux jouets, dont une vieille balle de tennis ensorcelée.
113Vous trouvez pas qu'y a kek'chose qui cloche, là ? J'en ai marre, de ces histoires, à la fin ! C'est qu'une balle.
C'était l'été. C'était les grandes vacances, je les passais dans la maison, à Cesson, paisiblement, entre la maison, la télé, le jardin, le portique et la salle de jeux et là, je retombais toujours sur cette vieille balle de tennis soi-disant ensorcelée qui revenait à chaque fois assombrir le tableau de mes vacances. Je ne voulais plus voir là qu'une balle ordinaire.
Elle a jamais été ensorcelée, cette balle. C'est des bêtises. Comment ça s'pourrait ? Moi, j'avais déposé un baiser dessus mais c'était pour porter bonheur, pas pour faire faire des cauchemars (c'est juste que j'pouvais pas dire ça à Olivier parce que chuis timide). Et mon cadeau m'a été rendu, c'est qu'Olivier voulait pas d'mon amour. Alors, sur le chemin du retour, j'étais tellement triste que j'ai vu dans mon imagination des serpents qui voulaient dévorer ma balle. C'était le reflet des tourments qui voulaient dévorer mon cœur et puis c'est tout. Y a jamais eu d'serpents. C'est juste des histoires que j'me suis inventées pour combattre mes tourments mais, maintenant, c'est fini. Une balle, c'est qu'une balle.
114Le meilleur moyen de déjouer le mauvais sort, c'était de rendre à cet objet l'usage pour lequel il avait été fabriqué mais moi, je ne savais toujours pas jouer à la balle. Si j'essayais de la lancer contre le mur et de la rattraper, elle tombait par terre. Si j'essayais de la lancer en l'air et de la rattraper, elle tombait par terre. Je n'avais jamais été aussi nulle !
Je persistais tout de même, pour laver l'objet de ses ondes maléfiques mais il fallut que je me rendisse à l'évidence : si je ne voulais pas gâcher cette belle journée de grandes vacances à m'embêter à me baisser, toujours et encore, pour ramasser cette fichue balle de tennis, je devais arrêter de la lancer. Je la remis donc dans la caisse à jouets, ne comprenant franchement pas comment les autres enfants arrivaient à prendre plaisir à jouer avec une balle. Moi, je trouvais ça vraiment pénible.
115Le tantôt, Muriel vint sonner à mon portail. Je la fis entrer et la menai dans l'arrière-cour.
« C'est pas souvent qu'tu viens chez moi ! C'est qu'tu t'es dit qu'j'avais rencontré l'grand sorcier d'Cesson et qu'tu veux savoir c'qui s'est passé ?
- Non, non. Ça m'regarde pas, qui tu rencontres. Juste, s'y reste kek'chose que tu veux m'dire, chuis là mais c'est pour toi. Moi, y a rien qu'j'ai besoin d'savoir.
- Ben non, moi, j'vois rien à dire. Tu m'apprends à jouer à la balle ?
- Ouais, s'tu veux. »
Je courus à la salle de jeux, repris la fameuse balle, revins me placer à une distance raisonnable de Muriel et la lui lançai.
Contrairement à moi, Muriel était très sportive et jouait très bien au ballon. D'un geste habituel, elle plaça ses mains devant elle, observa la trajectoire de la balle… mais l'expression de son regard se transforma en voyant arriver sur elle le projectile, qu'elle esquiva finalement, comme si elle y avait vu un danger.
Et ma pauvre balle, une fois de plus, tomba sur le sol sans qu'aucune main ne l'eût rattrapée.
116« Ah non ! pas moi. »
se défendit Muriel avec un sourire malicieux, comme ayant déjoué un mauvais tour que j'aurais voulu lui faire.
« Pas toi quoi ? Qu'est-ce qu'y y a ? Qu'est-ce que t'as vu ? C'est qu'une balle !
- Non, non, pas moi. J'la toucherai pas. »
continua-t'elle, taquine.
Voulant comprendre, j'insistai mais, bientôt, Muriel changea d'attitude, comme inquiète par le jouet que j'avais ramassé et tenais entre mes mains, dans cette arrière-cour où elle se sentit soudain coincée, apparemment.
« Non, pas moi ! Me touche pas avec la balle ! La lance pas ! Faut pas qu'ce soit moi ! J'peux pas ! »
Face à son affolement, je dus renoncer à lui demander plus ample explication et la balle retourna dans la caisse à jouets.




à suivre…

----------------------------------------------------------------------
Haut de page et sommaire

ACCUEIL ET COMMENTAIRES
----------------------------------------------------------------------