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chapitre 10 L'héritage


1 - MÉTHODE DE TRAVAIL (commentaire sur Skyrock)
1.
C’était au cours préparatoire. La maîtresse entra dans la classe avec un électrophone. C’était parce qu’elle avait décidé que nous chantassions une chanson ; alors, elle voulait nous la faire écouter avant de nous l’apprendre.
2.
Faisant glisser le 45 tours hors de sa pochette, elle jeta un oeil vers moi et me dit :
« C'est pour toi, ça, Angélique »
3.
Est-ce à dire que ça a sa place dans mon livre ? Pas forcément : écrire sa biographie, ce n'est pas faire une liste exhaustive de tous les cadeaux que l'on a reçu dans sa vie ; pas plus ceux de la maîtresse que du Père Noël.
4.
Ce qu'il y a, c'est qu'à l'école, en général, il n'y avait rien pour moi. Ce qu'il y avait, c'était toujours pour tout le monde et moi, je ne suis pas tout le monde. Alors, pour moi, il n'y avait rien. Bon, d'accord : j'apprenais à lire et à écrire et c'était dans cet objectif que j'avais choisi de passer une année à l'école. Seulement, il faut voir dans quelles conditions ! D'une part, La dose d'apprentissage journalière était beaucoup trop forte, pas du tout adaptée à ma nature. À chaque fois, je ressortais de là avec un mal de crâne pas possible et le poignet endolori. Vraiment, c'était pénible et injustifié : j'avais toute la vie devant moi, bon sang ! D'autre part, la maîtresse nous apprenait à lire dans un livre de lecture qui racontait l'histoire de deux enfants… qui n'existaient pas !
5.
Là, j'apprenais la lecture ; il me fallait faire un gros effort de concentration pour parvenir à déchiffrer la moindre phrase. Alors, si cette phrase avait commencé à m'expliquer comment on fabrique un téléphone (par exemple), j'aurais eu envie de connaître la suite et La curiosité l'aurait emporté sur La difficulté. S'il m'avait été donné de lire : « Aujourd'hui, c'est l'anniversaire de Brigitte qui est dans la classe » (par exemple), cela m'aurait rendue joyeuse et j'aurais eu envie de déchiffrer encore des messages au travers desquels j'aurais eu la possibilité de faire la connaissance de toutes ces filles qui, tous les jours, à longueur de journée, étaient assises dans la même pièce que moi et dont je n'avais encore jamais vu que les visages (tels des masques alignés dans un placard). Apprendre à lire aurait pu - aurait dû - être un tel jeu.
6.
Eh ben, non. À chaque fois, la maîtresse nous faisait déchiffrer, genre : « Alphonse et Suzanne sont à la piscine » puis nous faisait perdre un temps fou à papoter autour de cette affirmation, genre : « Où sont alphonse et Suzanne ? » C'était pas vrai ! c'était un mensonge : Alphonse et Suzanne n'existaient pas. Personne n'était à la piscine (réponse qui comptait faux !!). Tous les jours, la maîtresse obligeait tout le monde a regarder personne pendant des heures. C'est ça, le travail.
7.
Ne parvenant pas à me concentrer sur ce vide lancinant et n'ayant pas le droit de quitter la classe, je partais dans mes pensées, attendant que mon année à l'école fût terminée pour pouvoir enfin me plonger dans des livres digne d'intérêt, seule dans ma chambre. C'est là que la maîtresse commença à me reprocher d'être « rêveuse en classe ». Quel toupet !
8.
Rien de tel, pour me sortir de mes rêveries, que de me dire : « C'est pour toi, ça, Angélique », en mettant un disque sur un électrophone.

2 - C'EST L'INTENTION QUI COMPTE
9.
Elle était gentille, ma maîtresse : hors de l'école, elle avait pensé à moi, elle s'était dit qu'elle avait envie de me faire un cadeau et elle avait cherché ce qui aurait pu me faire plaisir. Évidemment, elle n'allait pas m'offrir le disque en lui-même ; sinon, il aurait fallu qu'elle en achetât autant à toutes les autres filles de la classe ; sinon, ça n'aurait pas été juste. Ses cadeaux ne pouvaient se borner qu'à dédier un cours à telle élève ou à telle autre.
10.
J'ouvris grand mes yeux et mes oreilles, avide de découvrir le cadeau pour moi…
11.
C'était moche ! C'était une musique pas belle, pas entraînante, pas joyeuse, pas du tout plaisante à mon oreille. Quand la chanteuse démarra, ça n'y arrangea rien : aucun charme, aucun sentiment, aucune subtilité. J'essayai de la reconnaître à sa voix mais ce n'était probablement pas une chanteuse connue qui passe à la radio, pour chanter aussi mal.
12. (extrait commenté sur Diaspora)
« Ben, dis donc ! Elle a de drôles de goûts, la maîtresse. »
pensai-je en moi-même.
13.
Tournant la tête vers elle, je m'aperçus qu'elle n'était pas en train de me regarder avec un large sourire, comme on fait communément quand on offre un cadeau à quelqu'un et qu'on attend de voir la joie qu'il aura à le recevoir. Non. Elle ne me regardait pas du tout. Elle ne souriait même pas. Elle était assise, d'un air passif, comme si elle attendait simplement que l'audition de son disque fût terminé pour passer à autre chose. Où est-ce qu'elle était si sûre d'elle, si sûre de me faire plaisir, qu'elle n'éprouvait même pas le besoin de regarder ma réaction ?
14.
Pauvre maîtresse ! Elle ne se doutait pas combien je le trouvais moche, son cadeau. Elle avait choisi de mettre en classe une musique, tout spécialement pour moi et moi, je n'étais pas capable de l'apprécier.
15.
C'est pas grave. C'est l'intention qui compte. Un cadeau, ça fait toujours plaisir. Un cadeau, c'est quelque chose d'unique et de merveilleux. Merveilleux, parce que c'est un geste d'amour. Unique, parce que la maîtresse n'aurait pas fait le même cadeau à quelqu'un d'autre que moi, c'était ma personne qui le lui avait inspiré ; et moi, je n'aurais pas reçu le même cadeau de quelqu'un d'autre que la maîtresse, c'était à sa personne que je l'avais inspiré.
16.
N'empêche que je lui avait inspiré une musique drôlement moche… selon mes goûts. Du coup, si elle m'avait offert le disque en lui-même, il n'aurait pas été de ce que j'aurais eu envie d'écouter tous les jours. Il serait resté, la plupart du temps, tout en bas de ma pile de 45 tours. Toutefois, un jour ou l'autre, je l'aurais repris et j'aurais eu envie de l'écouter, en souvenir de ma maîtresse ; pour la retrouver dans mon cœur, au travers de cette musique, reflet de sa sensibilité.
17.
Bon, En réalité, ce n'était pas le disque en lui-même qu'elle m'offrait, c'était un cours consacré à l'apprentissage de la chanson. Ça revient au même et c'est peut-être mieux ainsi. J'aime chanter j'aimais qu'on me l'appris. Sans doute n'était-ce pas le genre de chanson que jallais chanter tous les jours, dans ma chambre, en dansant de joie mais, de temps à autre, assise dans un coin, je la fredonnerais en repensant à cette vieille dame qui, quand j'avais six ans, consacra une année de sa vie à me révéler la si précieuse connaissance de la lecture et de l'écriture. Et puis, un disque, ça s'use alors que, dans ma mémoire, le cadeau ne serait jamais perdu.

3 - PAROLES
18.
Bof, après tout, elle n'était peut-être pas si moche, cette musique. Je commençais un peu à m'y faire quand elle s'arrêta. La maîtresse se leva et remit délicatement le bras de l'électrophone à sa place. Je m'attendis à ce qu'elle me posât la question d'usage :
« Alors, ça t'a plu ? »
19.
et Je commençai à préparer une réponse brève mettant en avant le positif de tout ce qui m'était passé par la tête en écoutant le disque ; ce que je viens de détailler ci-dessus.
20.
En effet, elle se tourna vers moi et me demanda :
« Alors, Angélique, de quoi parle cette chanson ?
21.
- Je sais pas, j'ai pas écouté les paroles, mais…
- Alors, je te dis que c'est pour toi et tu n'écoutes pas ! »

me reprocha-t-elle, les poings sur les hanches.
22.
Je levai le doigt pour me défendre contre cette accusation mais la maîtresse se tourna vers d'autres filles dont certaines levaient le doigt si haut qu'elles en avaient les fesses qui se décollaient de la chaise, tellement elles avaient envie d'être interrogées pour répondre à la question de la maîtresse : « de quoi parle cette chanson ? »
23.
Il en ressortit que c'était une chanson d'amour qui racontait l'histoire d'une jeune fille dont l'amoureux était parti sur un bateau depuis longtemps et elle s'inquiétait parce que c'était du temps où le téléphone n'existait pas et qu'elle n'avait pas de nouvelles de lui et que peut-être il lui était arrivé malheur et elle ne le reverrait jamais mais à la fin il revient et elle est heureuse parce qu'elle l'aime.
24.
Tout cela fut révélé par le jeu de questions-réponses entre la maîtresse et les élèves. Les filles, quand elles répondaient, avaient souvent tendance à jeter des petits coups d'œil vers moi.
25.
C'est là que je compris pourquoi la maîtresse avait dit que c'était pour moi : elle s'était souvenue de l'histoire du gymnase.
26.
Il n'empêche que cette musique pas très belle, je ne la trouvais pas tellement en phase ni avec les sentiments, ni avec la situation décrite par les paroles. Enfin, bref…
27.
En tout cas, ce qui était marrant, dans tout ça, c'était l'attitude des filles de ma classe. On n'a pas oublié comment elles s'étaient toutes comportées envers les garçons, à l'automne. Déjà, le jour où ils étaient venus dans notre école pour la visite médicale, qu'elles avaient toutes rasé le mur pour les éviter, comme si elles avaient peur d'eux, comme si c'étaient des pestiférés ; tandis que moi seule m'étais approchée d'eux pour dire bonjour à Camille. Et puis, la fois, quand nous étions dans le gymnase de l'école des garçons, où toutes les filles avaient pleuré parce que les garçons s'étaient mis à la fenêtre pour les regarder se déshabiller ; tandis que moi, j'avais pleuré parce que j'avais honte, parce que j'étais moche avec mon cache sur l'œil et que ce n'était pas ainsi que je voulais me présenter devant Camille. La fois, enfin, où nous étions entrées (en rang deux par deux) dans l'école des garçons, que je n'avais plus mon cache et que Camille m'avait regardée, que j'avais chanté et dansé de joie au milieu du rang (et de la cour de récréation pleine de garçons) et que toutes les filles m'avaient regardée de travers parce que, en principe, pour traverser la cour jusqu'au gymnase, elles voulaient toujours se faire toutes petites, toutes discrètes pour ne pas attirer sur nous l'attention des garçons.
28.
À l'automne, c'était moi toute seule qui aimais les garçons (semblait-il).
29.
Et là, quelques mois plus tard, après plusieurs mois de silence, à l'occasion de ce fameux disque, à l'occasion de la question de la maîtresse : « de quoi parle cette chanson ? », si j'étais bien incapable de répondre, d'autres filles avaient levé le doigt bien haut pour expliquer… ce qu'est l'amour ; tout en jetant des petits coups d'œil vers moi, comme pour chercher mon approbation.

4 - AU BUREAU DE LA MAÎTRESSE
30.
« Bon alors ! Quand est-ce qu'on apprend à la chanter, cette chanson ? »
venais-je de me demander quand sonna l'heure d'aller en récréation.
31.
Comme toutes les filles sortaient aux porte-manteaux, j'allai voir la maîtresse à son bureau pour… la remercier, comme il convient quand on reçoit un cadeau.
32.
« Comment elle s'appelle, la chanteuse ? »
demandai-je.
« Rika Zaraï. »
me répondit-elle, après avoir vérifié sur la pochette.
« Ah ! C'est bien ce que je pensais : c'est pas une chanteuse connue.
33.
- Pourquoi ? Ça a une importance ?
- Non, non. C'est pas grave. Elle chante bien quand même. Aussi, j'voulais demander : le petit air qui est au début et à la fin, c'est du violon ?
- Je ne sais pas. C'est possible mais je ne veux pas dire de bêtises.

34.
- Y m'semble que oui parce que dans mes disques de piccolo-saxo…
- Et quel intérêt ça aurait de le savoir ?

35.
- Ben parce que moi, j'ai écouté le disque du début jusqu'à la fin mais seulement la musique. D'habitude, quand j'entends une chanson pour la première fois, c'est toujours la musique que j'écoute en premier. Les paroles, ça vient après, quand j'connais déjà bien la chanson. Mais moi, j'veux pas qu'vous croyiez que j'm'en fiche, de votre cadeau.
- Mon cadeau ? Quel cadeau ?

36.
- Mais si ! Vous m'aviez dit qu'c'était pour moi, ça veut dire que c'est un cadeau. Alors, j'ai bien écouté du début à la fin mais pas les paroles.
37.
- Quand je propose quelque chose en classe, c'est pour toute la classe.
38.
- Mais vous m'aviez dit que c'était pour moi ! Mais vous m'aviez pas dit que c'était les paroles qu'fallait qu'j'écoute !
39.
- D'accord, d'accord. Maintenant, file vite mettre ton manteau ! Tes camarades sont bientôt prêtes. »

5 - UNE PETITE JOUE TOUTE ROSE
40.
Je sortis en hâte, un peu contrariée de devoir me précipiter pour rejoindre les autres mais, en arrivant dans le couloir, je m'aperçus qu'en fait, elles n'étaient pas si prêtes que ça. Il faut dire que, pour sortir de la classe, tout le monde devait s'engager par une seule et même porte ; alors, ça n'allait pas très vite. En plus, une fois dans le couloir, tant que la maîtresse n'y était pas, la plupart des filles avaient tendance à traîner et à papoter chacune avec sa copine. Résultat : quand j'arrivai, peu de manteaux étaient mis et je pus tout à mon aise enfiler le mien, remonter la fermeture éclair… et constater que je n'étais pas la dernière.
41.
Une fille était restée à rêvasser près des porte-manteaux, au lieu de se dépêcher de rejoindre le rang. Elle ne voyait même pas que la maîtresse était déjà sortie de la classe et nous attendait pour nous mener en récréation. Pourtant, cette fille, il me semblait qu'elle était plutôt bonne élève, En principe ; calme, consciencieuse et ordonnée.
42.
Perdue dans ses pensées, elle désobéissait sans s’en rendre compte et moi, curieuse, je restais là à l’observer. Était-ce le thème de la chanson qui lui donnait cet air si troublé ? J'en avais bien l'impression.
43.
En plus, j'étais la mieux placée pour comprendre parce qu'à l'automne, J'avais été la première à dire que j'aimais les garçons, lorsque les autres faisaient leurs mijaurées, feignant d'avoir peur d'eux.
44.
J'étais la mieux placée pour la comprendre et elle, elle avait l'air si triste avec son petit visage tout fin entouré de cheveux bruns et raides coupés au carré, et ses petites joues toutes roses ; si triste que si le garçon aux cheveux blonds et bouclés l'avait vue ainsi, sûr qu'il serait venu poser tendrement la main sur sa petite joue toute rose. Ça aussi, j'étais la mieux placée pour le comprendre…
45.
D'un coup, mon cœur se gonfla. J'eus envie de pleurer, de bousculer cette brune aux cheveux raides qui restait à rêvasser bêtement près des portes-manteaux, au lieu de se dépêcher de rejoindre le rang, et de lui crier :
46.
« Qu'est-ce qui t'arrive ? T'as pas tes parents, pour t'aimer ? »
47.
parce que, dans mes rêves, le garçon aux cheveux blonds et bouclés, c'était mon amoureux à moi.
48.
Ben oui, peut-être bien que si l'école avait été mixte, Camille serait venu, devant mes yeux, poser tendrement sa main sur la petite joue toute rose de la fille brune aux grands yeux tristes. Et moi, je me serais cachée pour pleurer.
49.
Ou bien, plus simplement, peut-être aurais-je vu n'importe quel garçon faire le geste d'amour à n'importe quelle fille tandis que moi, pauvre idiote, je n'aurais pas eu d'amoureux.
50.
« Eh ben ! Heureusement Qu'ils sont pas là, les garçons ! »
me dis-je en moi-même.
51.
Tant de fois, pourtant, j'avais déploré que nous fussions séparées d'eux !

6 - AMOUR OU JALOUSIE
52.
Tant de fois, dans mes rêves nocturnes, j'avais vu le garçon aux cheveux blonds et bouclés venir devant moi et poser sa main sur ma joue ; j'aurais été complètement effondrée de voir, dans la réalité, le geste tourné vers une autre que moi.
53.
Ce geste, c'est l'expression de l'amour d'un petit garçon pour une petite fille. Je le savais pour l'avoir souvent rêvé. C'était moi toute seule qui le savais parce que j'avais été la première à dire que j'aimais les garçons, à marcher sur le chemin de l'amour ; tandis que les autres, à l'automne, s'en étaient éloignées pour faire leurs mijaurées. C'est pour ça que c'était à moi que le rêve avait été donné.
54.
Ce geste, il était gravé dans mon cœur et je pouvais le garder pour moi toute seule, comme un secret, parce que les garçons n'étaient pas là. Ils n'étaient pas dans notre école ; ils ne pouvaient pas montrer aux filles l'amour qu'ils leur portent.
55.
Tant de fois, pourtant, j'avais déploré que les garçons ne fussent pas avec nous !
« Heureusement qu'ils ne sont pas là, sinon ils pourraient se manifester librement ». Est-ce cela, aimer les garçons ? Non.
56.
Et puis, je me sentis coupable vis-à-vis des filles et de la maîtresse, après tout ce qui s'était passé :
57.
● au gymnase, où nous étions toutes allées plus longtemps que ce qui avait été initialement prévu, exprès pour que je pusse me montrer devant Camille sans mon cache ;
58.
● dans mes rêves qui avaient fait intervenir le concours de toutes les filles de Courbevoie, les grandes sœurs et les maîtresses, pour que je pusse aller jusqu'au bout de mon histoire et voir le garçon poser sa main sur ma joue ;
59.
● ce matin-là, où toutes les filles, en classe, avaient sans arrêt regardé vers moi, cherchant en moi des réponses, comme un juste retour de ce qui m'avait été donné de voir et de comprendre ;
60.
avais-je le droit de vouloir tout garder, en secret, pour moi toute seule ? Non.
61.
Devant moi, la fille brune aux cheveux raides coupés au carré, au visage tout fin avec des joues toutes roses, regardait dans le vague tristement. Dans mon cœur, il y avait un message pour elle ; c'était la réponse d'amour du garçon. Il n'était pas là pour la lui donner. Il ne pouvait exister qu'à travers moi. Est-ce que je voulais que le garçon existât ? Oui… mais et moi ? Je n'allais pas donné mon rêve d'amour à n'importe qui, quand même !
62.
Précisément, La fille brune aux cheveux raides coupés au carré, ce n'était pas n'importe qui ; j'avais une dette envers elle personnellement parce que c'est elle qui, en décembre, m'avait révélé le fait que le père Noël n'existe pas. J'avais perçu tant de déception, dans sa voix, quand elle m'avait expliqué que ce sont les parents qui apportent les cadeaux !
C'était une bonne élève, sagement soumise à la raison des adultes. Moi, l'élève moyenne,la rêveuse, je désirais profondément lui démontrer, en retour, que le père Noël existe malgré tout.
63.
Courageusement, je fis un pas en avant et posai ma main sur la petite joue toute rose de la fille aux cheveux raides coupés au carré. Je ressentis en moi un déchirement aussi grand que si j’avais posé dans ses bras mon nounours préféré.
64.
Sans vraiment sortir de ses pensées, elle tourna les yeux vers moi et, me voyant derrière ce geste, fronça les sourcils d’un air de ne pas comprendre. (Normal : venant de moi, cela n’avait aucun sens).
Gardant néanmoins la main posée sur sa joue, j’expliquai, la gorge nouée :
65.
« C’est de la part du garçon. »
Alors, sa physionomie se transforma, son regard devint profond. J’y reconnus le sentiment que m’avait inspiré, dans mes rêves, le geste du garçon. Ce regard qu’elle tendait vers moi, je le savais, ne m'était pas adressé (sinon, ça n’aurait eu aucun sens). C’était sa réponse d’amour au message du garçon qui était dans mon cœur.
66.
Sentant un autre regard sur moi, je levai la tête et vis la maîtresse à côté de nous. On aurait dit que la vieille dame avait des larmes dans les yeux.
67.
La fille aux cheveux raides et foncés coupés au carré et aux petites joues toutes roses, elle s’appelle Laurence.

7 - UNE FOIS
68.
Suite à cela, il se produisit un truc bizarre, un truc que je ne voulais pas mettre dans mon livre parce que j'en éprouvais de la honte. Aujourd'hui, encore, j'ai honte et j'apprécierais de pouvoir taire cet épisode. Cependant, je me rends bien compte de la nécessité d'en faire l'aveu. Tel est le prix à payer pour prétendre transmettre un témoignage valeureux.
69.
Alors, voilà. C'était juste au lendemain de ce que je viens de raconter. Nous étions sorties de la classe pour aller en récréation, nous enfilions nos manteaux et nous mettions en rang.
70.
Il y avait Laurence. Elle était belle, avec ses petites joues toutes roses.
71.
Bon, moi, je suis une fille. Ça ne m'intéressait pas, en principe, de savoir si Laurence était belle avec ses petites joues toutes roses. Je m'en fichais. Si, la veille, je l'avais vue ainsi, ce n'était que dans la mesure où la maîtresse nous avait proposé un sujet d'étude portant sur l'amour des garçons. J'avais pensé aux garçons, à l'amour et, ce faisant, j'avais vu Laurence comme un amoureux aurait pu la voir.
72.
Jusqu'à ce jour, je ne l'avais jamais regardée qu'avec mes yeux de fille. Alors, ses joues, je n'en avais jamais rien eu à fiche, aussi roses fussent-elles. Mais là, je gardais le souvenir de cette vision, de cette caresse. Malgré moi, mon regard été attiré par son petit visage si fin, si gracieux. Sa petite joue toute douce, j'avais envie de la toucher.
73.
C'était complètement idiot. Je ne suis pas un garçon. Si, la veille, j'avais fait le geste de l'amoureux, c'était pour transmettre son message ; c'était pour dire à Laurence : « les garçons t'aiment comme ça ». Mais ça, c'était la veille. C'était fini, ça, en principe.
74.
Cette fois, j'avais envie de refaire le geste pour moi-même, comme pour me substituer à l'amoureux ; lui voler sa place, en somme.
75.
Il ne fallait pas que je fisse le geste. C'était mal. La veille, quand je l'avais fait, c'était beau. Cette fois, si je le refaisais, c'était moche. Je le savais.
76.
Néanmoins, tandis que je marchais derrière elle, dans le rang, je n'arrivais pas à détacher mon regard de sa petite joue toute douce. Il fallait que je la touchasse.
77.
« Juste une fois. »
78.
J'en éprouvais un désir irrésistible.
79.
« Une caresse, c'est gentil. »
80.
Je savais bien que ces prétextes qui me venaient à l'esprit étaient de mauvaise foi, comme un diable qui parlait à mon oreille mais il fallait que je le fisse, juste une fois. Je ne pouvais pas m'en empêcher.
81.
Je tendis mon bras vers laurence est posai ma main sur sa joue.
Elle tourna la tête vers moi et, comme la veille, me questionna du regard. Seulement, cette fois-ci, je ne lui donnai aucune explication. Je la regardai droit dans les yeux. Je sentis que mon regard était sale, arrogant. Laurence détourna le sien et continua à marcher dans le rang, comme si rien ne s'était passé.
82.
« J'le f'rai pus ! »
me dis-je. D'ailleurs, je n'en avais plus la moindre envie. Son visage m'était redevenu totalement indifférent.
83.
Qu'est-ce qui m'était donc passé par la tête, d'un coup ? Honte !

8 - DEUX FOIS
84.
Puis vint la récréation suivante.
Tandis que nous marchions dans le rang pour aller dans la cour, mon regard fut attiré par la petite joue toute rose de Laurence, si jolie qu'au matin, je n'avais pas pu m'empêcher de la toucher. Quelle honte ! Moi, Angélique, caresser la joue d'une autre fille ? Non mais ça va pas ! Moi qui aimais tant les garçons ! Heureusement que je m'étais dit que je ne le ferais plus.
85.
Oui, Laurence était peut-être jolie. Oui, elle était peut-être plus belle que moi. Oui, peut-être qu'un éventuel amoureux aurait pu m'abandonner pour aller poser sa main sur la joue de Laurence. Oui, j'étais peut-être jalouse.
86.
Je n'avais pas voulu écouter ma jalousie lorsqu'il avait été question de transmettre à Laurence le message de l'amoureux. Et voilà que, désormais, cette jalousie terrée en moi se manifestait par le biais de ce même geste, me poussant à le refaire pour semer le trouble, pour tenter de détourner Laurence des garçons, pour la leur enlever. Quelle étrange vengeance !
87.
On pourrait penser qu'au moins, une fois que j'avais décrypté le fond du problème, il était quasi résolu et que je n'allais plus me laisser tenter par ce désir stupide de caresser la joue de Laurence. Et ben, non ! Au contraire, il semblerait que quand on regarde le diable en face, il en profite pour accroître son pouvoir.
88.
J'avais très envie de caresser la petite joue toute rose.
89.
« Pourquoi le garçon aurait le droit et pas moi ? »
90.
Réflexion crétine… mais je n'arrivais pas, vraiment pas à me défaire de cette obsession.
91.
« Quelle importance ? Une caresse, c'est rien ; c'est juste gentil. Pourquoi en faire toute une histoire ? Vas-y ! donne-lui sa carresse ! Qu'on en finisse ! »
92.
Harcelée par cette envie incongrue et par tous ces prétextes qui se bousculaient dans ma tête, je ne pus m'empêcher de tendre le bras et poser ma main sur la joue de Laurence.
93.
« Arrête ! »
gémit-elle en rentrant la tête dans les épaules.
94.
« Arrêêêteux ! »
répétai-je en moi-même, sur le ton de la moquerie.
95.
Je me sentis sale et moche au fond de moi. À l'évidence, ce geste était assorti de sentiments mauvais, tout le contraire de ce dont une caresse est supposée être porteuse. J'avais honte. Je ne pouvais même plus me rassurer en me disant que je ne le ferais plus. Je ne me serais pas crue. Jusqu'où allais-je sombrer ?
96.
La seule chose qui me rassurait un peu, c'est que, comme au matin, dès lors que j'avais donné une caresse à Laurence, une seule, je n'en éprouvais plus la moindre envie. Plus de harcèlement dans ma tête, son visage m'était redevenu totalement indifférent et je pus entrer dans la cour de récréation l'esprit léger. J'espérais que, cette fois, c'était pour de bon.
« J'le f'rai pus ! »

9 - TROIS FOIS
97.
Pourtant, Le matin suivant, ça recommença pareil : lorsque nous fûmes dans le rang pour aller en récréation, voyant Laurence devant moi, le désir de lui caresser la joue s'empara de moi, tant et si bien qu'il me parut vain de lutter.
98.
« Lô-rence ! Lô-rence ! tu vas y avoir droit ! »
dis-je en moi-même . Rien de tel que l'arrogance pour tromper la honte.
Je tendis mon bras et posai ma main sur sa joue.
99.
« Mais, arrête ! »
rouspéta-t-elle en rentrant aussitôt la tête dans les épaules, plus rapidement encore que la fois précédente.
100.
« T'as voulu m'éviter, Lô-rence ? Et ben, c'est raté. Tu l'as eue quand même ! »
chantai-je en moi-même.
101.
« Ne fais pas ça ! »
fit la voix de la maîtresse.
102.
Levant la tête, je m'aperçus que c'était à moi qu'elle avait parlé : elle me regardait. Elle avait tout vu ! Je sentis le sang me jaillir au visage, tellement j'avais honte. L'émotion était telle qu'il me fallut faire un certain effort pour parvenir à articuler :
103.
« C'était une caresse. C'est gentil. »
Et la maîtresse, toujours souriante et patiente, reprit d'une voix douce :
104.
« Mais elle a dit non. Alors, faut pas le faire. »
105.
Et puis, surtout, le geste était animé par de mauvaises intentions. Ça, la maîtresse ne pouvait pas le voir, c'était caché dans mon cœur et je me gardais bien de l'en informer ; d'autant que…
106.
Et si je le refaisais quand même ? Si, à la récréation suivante, en marchant dans le rang pour aller dans la cour, le diable revenait encore m'obliger à faire le geste et me forcer à désobéir à la maîtresse, qu'est-ce que j'allais devenir ?
J'entrai dans la cour avec cette inquiétante question qui me taraudait.
107.
Et puis non, plus rien. Le tantôt, le lendemain et tous les autres jours où nous marchâmes dans le rang pour aller en récréation, il s'avéra que Laurence et ses joues n'appelaient plus vraiment ni mes yeux ni ma main ; comme si Laurence avait fait le nécessaire de son côté. Est-ce à dire que le problème venait (aussi) d'elle ? Je ne sais pas. Peu importe. C'était fini. C'est l'essentiel.
108.
Le diable avait eu si peur de la maîtresse qu'il était retourné se coucher. Ouf ! bon débarras !

10 - J'AI EU UNE COPINE
109.
Cesson, juillet 1974. Mon grand bonheur.
Bon, c'est vrai que je n'avais pas de copine - je n'en avais plus - mais, de toute façon, à Courbevoie, je n'en avais jamais eu.
110.
À Cesson, il m'était déjà arrivé d'avoir une copine : Françoise. Je l'avais rencontrée l'été précédent et nous avions joué ensemble durant presque tous les après-midi du mois d'août, de 14h à 19h. C'était super.
111.
Elle m'avait alors beaucoup parlé de sa grande amie : Muriel. Toutes deux avaient la chance d'habiter à Cesson. Elles étaient voisines et se connaissaient depuis l'âge d'un an.
112.
Muriel était partie en vacances tout le mois d'août et quand je quittai Cesson pour retourner à Courbevoie, elle n'était toujours pas revenue. Du coup, j'avais beaucoup entendu parler d'elle mais je ne la connaissais pas.
113.
Puis, à Pâques, mes parents avaient décidé de me remmener en vacances à Cesson, tellement je dépérissais à Courbevoie. De toute façon, la maison de Cesson, elle était à nous.
114.
Dès que nous arrivâmes, à Pâques, j'enfourchai joyeusement mon vélo et me hâtai d'aller voir Françoise. Seulement, lorsque je fus devant chez elle, je l'aperçus dans le jardin de son voisin d'en face. Alors, prise de trac, je passai mon chemin sans m'arrêter. Mon cœur était envahi de déception et d'amertume quand j'entendis, derrière moi, la voix de Françoise crier :
« Angélique ! Angélique ! »
115.
Je fis la sourde oreille et continuai mon chemin. Je ne pouvais pas croire qu'elle voulait être ma copine. J'étais tellement habituée à être rejetée et moquée, à l'école de Courbevoie. Pourquoi Françoise m'appelait-elle ainsi ? Pour me tourner en dérision devant son voisin ? C'était décidé : je m'en allai.
116.
Me voyant partir, Françoise se tut mais, alors que j'atteignais le rond-point, je l'entendis de nouveau clamer :
« Ange ! »
117.
Promptement, je serrai mes freins et mis pied à terre : si Françoise usait de flatterie, c'est qu'elle voulait vraiment que je restasse jouer avec elle.
118.
Toutes les après-midi des vacances de Pâques, de 14h à 19h, nous les passâmes à jouer ensemble ; une fois chez elle, une fois chez moi (règle strictement imposée par ma mère). Par contre, toujours pas de Muriel ! Quand j'en parlais à Françoise, elle me répondait :
119.
« Oh ! Muriel… Muriel… j'la vois toute l'année. J'préfère profiter d'toi tant qu't'es là. »
120.
Était-ce qu'elle avait honte de moi, qu'elle ne voulait pas me présenter à sa grande amie ? C'est ce que je supposais. Il n'empêche qu'on s'était bien amusées et que j'avais hâte que vinssent les grandes vacances pour retourner à Cesson jouer avec Françoise.
121.
Cette fois, même si, en arrivant, je la trouvais avec quelqu'un que je ne connaissais pas et que j'en fusse prise de trac, il n'était pas question que je passasse devant elle sans m'arrêter.
« Tu m'refais pus c'coup-là ! »
m'avait-elle dit.
122.
En fait, non. Quand j'arrivai devant chez elle, je ne vis personne dehors. Je posai mon vélo contre le mur, franchis son portail et montai l'escalier. C'était une de ces maisons modernes où on vit à l'étage, au-dessus d'un sous-sol avec garage.
123.
En haut de l'escalier, je frappai à la porte. Elle s'ouvrit, la mère de Françoise apparut et me dit :
124.
« Ah ! Tu es angélique ? Ah, ben t'as pas d'chance. Françoise viens tout juste de partir en vacances. Elle s'ra là en août. Reviens le 1er août ! Tu s'ras toujours à Cesson, au mois d'août ?
125.
- Oui. Mon grand frère et ma grande sœur vont partir à l'étranger quelques semaines, en juillet mais moi, je reste à Cesson tout l'été. J'aime pas les colonies de vacances. »
126.
Je redescendis l'escalier bien tristement mais quand je fus de nouveau dans la rue, une fille brune vint à moi, me demanda si j'étais Angélique et me proposa de faire un tour en vélo avec elle.
127.
C'était Muriel. J'étais super contente de faire sa connaissance mais, bien vite, elle devint méchante avec moi et, entourée d'autres enfants de son quartier, elle n'arrêtait pas de me dire :
128.
« Va-t'en, La Parisienne ! On veut pas d'toi chez nous. »
Je ne comprenais pas ce que j'avais fait de mal.
129.
Alors, voilà. Comme muriel était l'amie de Françoise et que muriel me chassait, il fallait que je m'attendisse à ce que Françoise me chassât pareillement.
130.
Alors, voilà. Je n'avais plus de copine. Mais je m'en fichais. J'étais heureuse en vacances. À part les serpents, à Cesson, je ne faisais jamais de cauchemars.

11 - LE RETOUR DES GRANDS
131.
Le problème, c'est que ma mère ne m'accordait le droit de faire du vélo toute seule que dans les Castors parce qu'ailleurs, il y avait la grande route, c'était dangereux. Seulement, les Castors, c'était le quartier de Françoise et Muriel. Si j'y allais, Muriel me cherchait querelle. Du coup, je ne faisais pas de vélo du tout.
Ce que voyant, ma mère disait :
132.
« Quand Caki et Nani s'ront r'venus d'leurs séjours, ils t'emmèneront faire des grandes balades en vélo. »
133.
Comme quand j'étais petite, en somme.
134.
Caki étant parti, à peu près, du 1er au 20 juillet et Nani du 15 au 31, ça ne me laissait pas longtemps toute seule.
135.
Cependant, quand Caki revint d'Allemagne, il ne manifesta pas un empressement particulier à s'occuper de sa petite sœur. Il restait enfermé dans sa chambre la plupart du temps.
Tous les matins, il en descendait en rouspétant :
136.
« Et encore une journée à passer chez les bouseux. Tu parles de vacances ! Y a rien à faire, dans c’bled paumé. »
137.
Au début, ça ne m’inquiétait pas tellement. Depuis plusieurs mois, Caki, il fallait tout le temps qu’il râlât après les parents, pour tout et n'importe quoi, mais il finissait toujours par prendre son parti de la situation.
138.
Et puis, moi, c'est vrai que j'étais petite, par rapport à lui. Nous avons onze ans d'écart. Nous n'avions pas les mêmes distractions, forcément. Encore, moi, j'étais habituée à jouer tout le temps toute seule. Donc, je ne m'ennuyais pas mais lui, il avait grandi avec Nani : ils n'ont qu'un an de différence. Du coup, quand elle n'était pas là, ça lui faisait un vide.
139.
Nani, les premières semaines de juillet, quand elle était là et pas Caki, elle était de bonne humeur. Nous comptâmes donc sur son retour pour qu'elle entraînât Caki à ne plus être morose.
Il se produisit exactement l'inverse.
140.
Caki, comme tous les matins, descendit de sa chambre en rouspétant :
« Et encore une journée à passer chez les bouseux. Tu parles de vacances ! Y a rien à faire, dans c’bled paumé. »
141.
Comme tous les matins, Maman n'y prêta pas la moindre attention.
C'est alors que s'ajouta la voix de Nani :
142.
« C’est vrai, quoi ! Cesson, c’était bien quand on était petits. Maintenant, on s’ennuie. Tous nos copains et copines sont ensemble à Courbevoie et nous… »
La voix de Maman retentit de la cuisine :
143.
« Vous pouvez pas penser un peu à Angélique, non ! Ça lui fait du bien, d’être à Cesson. »
144.
Les regards de mon grand frère et de ma grande sœur se baissèrent vers moi. Mon Caki, qui m’aimait très fort, ne voulait pas que la discorde retombât sur moi. Il lança à Maman ironiquement :
145.
« Ah ? C’est Angélique qui sert de prétexte ! »
146.
Nani, plus conciliante, prit sa petite voix gentille pour répondre à Maman :
147.
« Ben si mais, en principe, les vacances, ça devrait être pour tout le monde. »
148.
Là, je sentis le vent tourner.

12 - ENTRE MÈRE ET SŒUR
149.
Depuis la maternelle, à l'école, j'étais tout le temps toute seule, rejetée des autres enfants. Alors, à la récréation, je me mettais dans un petit coin de la cour et je pleurais.
150.
À la maison, j'aurais bien aimé en parler mais j'avais honte. Et puis, je ne trouvais pas les mots. Alors, j'attendais que mes parents en parlassent en premier. Les années passaient, passaient, et personne n'en parlait jamais. J'avais tant besoin de réconfort, de crever l'abcès, de comprendre pourquoi…
151.
Mais non, rien. À la maison, on faisait comme si ma détresse n'existait pas ; sauf qu'on me faisait souvent remarquer que j'avais mauvais caractère, moi qui, disait-on, avait été si mignonne jusqu'à l'âge de cinq ans. Étant donné que j'avais commencé l'école à l'âge de cinq ans, le message était clair.
152.
Et puis, une année, en septembre, Nani entra dans une nouvelle école où elle ne connaissait personne et il se trouva qu'elle n'arrivait pas à s'y faire des copines.
153.
Tous les soirs, en rentrant de l'école, Nani se plaignait de ce malheur et je vis que ma mère considérait que c'était grave. Tous les soirs, quand Nani rentrait de l'école, ma mère s'empressait de lui demander si ça s'était arrangé ; Nani fondait en larmes en disant qu'elle n'avait toujours pas de copines et notre mère était bouleversée.
154.
Et moi, assise dans un petit coin, je regardais la scène en silence. Tandis que ma grande sœur racontait ce qu'elle endurait, je l'entendais exprimer ma souffrance. Je me reconnaissais dans chacune de ses paroles et notre mère de se lamenter :
« Ça peut pas continuer comme ça ! »
155.
Et puis, un soir, Nani rentra avec une bonne nouvelle :
« Ça y est, j'ai une copine. »
156.
- Oh ! ben tant mieux , répondit maman. Oh, ben chuis contente. J'm'en suis fait, du mouron pour toi, ma p'tite fille chérie . »
Sur ces bonnes paroles, maman prit Nani dans ses bras et l'embrassa très fort.
157.
L'affaire était close. Mon malheur ne fut plus évoqué et moi, je replongeai en silence dans les ténèbres de ma solitude.

13 - TROP GRANDS POUR CESSON
158.
Et puis, de toute façon, pour ma mère, les paroles de Nani, c'était comme les paroles du bon Dieu. Si Nani disait que le bonheur était à Courbevoie, sa mère n'allait pas tarder à reprendre en chœur avec elle.
159.
Je connaissais la chanson ! Maman disait qu’il fallait penser un peu à moi et rester à Cesson pour moi mais, vu comme c’était parti, dans deux jours, on allait boucler les valises sans me prévenir et Maman allait recevoir mon étonnement sèchement, genre :
« Tu peux pas penser un peu à tes frère et sœur, non ! On rentre à Courbevoie. »
160.
Je pris les devants :
« Bon. Ben c’est pas grave. J’ai bien profité de Cesson en juillet. On aura qu’à passer le mois d’août à Courbevoie.
161.
- Mais non, ma p’tite Doudoune, répondit Nani. On veut pas te priver de tes vacances. C’qu’on voudrait, Caki et moi, c’est rentrer à Courbevoie juste nous deux.
162.
- Ah ! Non, vous n’allez pas commencer ! cria la voix de Maman. On passe les vacances tous ensemble.
163.
- T’avais dit que, quand on s’rait majeurs, tu nous laisserais les clefs de l’appartement de Courbevoie. »
164.
Cette objection commune de Caki et Nani fit sortir Maman de sa cuisine. Elle arriva, le visage tout rouge, en criant :
« Fichez-moi la paix avec ça ! Vous aurez le droit de passer les vacances de votre côté quand vous aurez vingt-et-un ans. C’est ce qui était prévu. Vous le savez très bien. »
165.
C’était donc ça, le fin mot de l’histoire ! Effectivement, l'été précédent, ma mère avait souvent dit à Caki et Nani :
« Quand vous serez majeurs, on vous laissera les clés de l'appartement. Vous pourrez passer les vacances de votre côté. »
166.
Elle l'a dit. J'en suis témoin ! Cependant, elle ne se doutait pas alors que l'âge de la majorité allait passer à dix-huit ans. Et voilà que Caki et Nani étaient majeurs plus tôt que prévu !
167.
« On vous paye des cours d'auto-école. Alors, estimez-vous heureux ! »
168.
Comme Caki et Nani faisaient la moue, maman ajouta pour les distraire :
« Eh, ben ! Tantôt, vous aurez qu’à faire une promenade en vélo. »
169.
Soupirs… yeux levés au ciel… insistance maternelle :
« Prenez donc les raquettes et allez jouer au badminton sur la place Firmin Mercier !
170.
- Tu veux nous dégoûter de notre enfance ? »
lança Caki, avant de détourner la tête en prenant un air altier.
171.
« C'est pus d'notre âge ! »
Sur cette dernière petite plainte de Nani, Maman retourna dans la cuisine en haussant les épaules. Midi approchait.

14 - L'OBSCURITÉ DU BOUDOIR
172.
Qu'allait-il donc se passer après déjeuner ? Caki et Nani allaient-ils, finalement, écouter leur bon cœur et m'emmener faire une promenade en vélo ? Ou bien le désir de bien s'amuser allait-il les pousser sur la place Firmin Mercier ? Ils n'allaient tout de même pas gâcher une pleine journée de vacances à bouder !
173.
A quatorze heures très précises, la cloche du portail sonna.
« Tiens ! Qui c'est ça ? »
demanda Maman.
Elle sortit dans le jardin et revint en annonçant :
174.
« C'est Françoise . »
Mon cœur fait un bond dans ma poitrine.
« J’peux aller jouer ? »
175.
En ayant reçu la permission, je me dirigeai vers la sortie aussi vite que je pus, retardée que j'étais par des petits sauts de joie que mes jambes faisaient à mon insu ; jusqu'à ce que, passant devant la porte du salon, je perçus intérieurement que mon attention y était appelée.
« Oui. Quoi ? »
176.
Le salon était plongé dans l'obscurité parce que Maman en avait fermé les volets pour protéger des rayons du soleil. Caki et Nani y étaient installés en silence, l'un bouquinant et l'autre faisant des mots croisés. Visiblement, ils s'ennuyaient comme des rats morts.
177.
En regard de la chaleur extérieure d'où j'étais invitée à jouer, la froideur émanant du salon m'inspirait du remord. J'aurais tant aimé être encouragée par un sourire de mon grand frère et ma grande sœur, un petit signe quelconque témoignant qu'ils me reconnaissaient le droit de sortir m'amuser entre amis, comme ils faisaient eux-mêmes, à longueur d'année, à Courbevoie. Mais non, rien. Au mieux, ma sœur leva brièvement les yeux vers moi et j'entendis son avertissement dans mon cœur :
178.
« Les vacances, ça devrait être pour tout le monde . »
Que faire ?
« Eh ben, dépêche-toi ! Elle t'attend, ta copine. »
me rappela Maman.
179.
Je repris ma course vers la sortie mais, cette fois, en prenant soin d'avoir une démarche bien horizontale, c'est-à-dire sans faire des petits sauts de joie qui auraient pu faire croire à Caki et Nani que je voulais les narguer.
180.
« Les vacances, ça devrait être pour tout le monde. Résoudrai-je cette énigme, moi qui ne suis que la petite sœur ? Après tout, je ne suis plus si petite… »

15 - AMITIÉS POUR TOUT LE MONDE
181.
Françoise m'attendait au portail. Quand elle me vit arriver, la joie mit sur ses lèvres un sourire radieux, puis sur les miennes aussi mais plus timidement, parce que je craignais un assombrissement, lorsque Françoise apprendrait que je m'étais froissée avec son amie Muriel.
182.
Je voulus lui avouer d'entrée de jeu mais elle parlait beaucoup plus vite que moi et ne me laissait pas en placer une. Elle m'entraîna donc sur le chemin de chez elle en me racontant combien elle avait été contrariée d'être envoyée en vacances en juillet, alors qu'elle m'attendait tant depuis la fin des vacances de Pâques, et son inquiétude que je fusse repartie de Cesson avant l'août.
183.
Lorsque nous fûmes arrivées dans la rue de Paris, Françoise avait vidé son sac et se tut. J'en profitai pour lui glisser deux mots à propos de Muriel. Aussitôt, elle se rembrunit.
184.
« Alors ça, elle va me l'payer. »
Je crus que Françoise parlait de moi en elle-même et je tentai, pour me disculper, de lui dire les choses exactement comme elles s'étaient passées mais elle m'interrompit dès mes premières paroles :
185.
« Je sais. Dès que la muriel a vu que j'étais rentrée de vacances, elle s'est fait un malin plaisir de venir me raconter qu'elle avait été méchante avec toi. »
186.
Si Muriel elle-même avait avoué que c'était elle qui avait été méchante avec moi, j'étais sauvée. Il n'empêche que je ne m'expliquai pas :
187.
« Pourquoi elle est comme ça ? »
Un nouveau sourire se mit à resplendir sur le visage de Françoise.
188.
« Je sais pas. C'est d'puis que j'lui ai dit : « Maintenant, ma meilleure amie, c’est pus toi ; c’est Angélique. »
189.
- C'est pour ça, alors ! T'aurais p'têt pas dû lui dire ça.
190.
- Ça t’fait pas plaisir, que j’dise que t’es ma meilleure amie ?
191.
- Ben, ça m'fait plaisir d’être ton amie dans ton cœur mais t’aurais p’têt pas dû le dire comme ça à Muriel. Une amie, c’est pas comme un amoureux : on peut en avoir plusieurs à la fois. Moi, j’viens ici en vacances, c’est pas pour vous séparer.
192.
- Mais ! T’inquiète ! C’est toujours comme ça, entre nous ! On s’fait la guerre, on fait la paix pis c’est r’parti.
193.
- Ah ?… M’enfin, quand même : moi, chuis heureuse de venir à Cesson, c’est pas pour faire de la peine à ceux qui y vivent.
194.
- Oh ! T’en fais pas pour elle ! Tu crois qu’elle, èe s’en fait pour toi ? Elle t’a laissée toute seule pendant tout le mois de juillet alors que tu lui avais rien fait. Elle, elle est pas toute seule, elle a tout le quartier de son côté. C’est moi qui me suis mis tout le monde à dos, sur c’coup-là… mais j’m’en fous, du moment qu’chuis avec toi. On va bien s’amuser, tu vas voir.


à suivre



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