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chapitre 2 Le massacre d'Hérode

1 - LES VICTIMES DE L'AUTORITE (commentaires sur Viadeo)
1.
« Oh ! Ben alors, si ça s’appelle l’avortement, tout va bien ! »
2.
Tant que le concept planait dans les méandres de mon inconscient, rôdait comme un grand méchant loup dans la forêt obscure de mes rêves nocturnes, il me tourmentait sans que j’en eusse conscience.
3.
Par contre, dès lors qu’il fut justifié par des mots savants tels que « grossesse prématurée » et imposé par l’autorité parentale, j’étais rassurée. Le grand méchant loup n’était plus qu’un bon gros toutou domestiqué. D’ailleurs, quand les grandes personnes usent d’autorité, ne jurent-elles pas tous leurs saints que c’est « pour notre bien » ? Elles prennent leurs responsabilités, après tout.
4.
« Comment ça : tout va bien parce que ça s’appelle l’avortement ? »
questionna ma mère. Elle ne comprenait pas mon revirement.
« Alors, si je t’envoyais chez le docteur te faire avorter, tu obéirais sans rien dire ?
- J’aurais le droit de pas obéir ? »
demandais-je prudemment.
5.
« Ben… tu réagirais comment ?
- Si tu m’emmenais chez le docteur me faire soigner d’une « grossesse prématurée », ce serait… comme pour une piqûre : il faudrait que je sois courageuse… le temps que ça passe. En plus, si j’avais une maladie comme ça, ça voudrait dire que j’aurais beaucoup désobéi, non ? alors, si, en plus, je faisais des caprices pour ne pas aller chez le docteur me faire soigner, tu te mettrais très en colère, non ? »
Tout cela n’était que du domaine de la supposition. Ça ne se pouvait pas, de toute façon ; j’étais trop petite, moi : je n’avais que neuf ans. Malgré tout, je n’en menais pas large.
6.
La tête dans les épaules, j’attendais la réponse de ma mère quand, tout à coup, elle se mit à faire du blabla de grandes personnes. Je ne savais même pas si elle me parlait ou si elle se parlait à elle-même.
7.
Ce que j’en ai retenu principalement, c’est qu’il arrive parfois que des enfants se suicident ou finissent à l’asile. Ce ne sont pas des enfants de neuf ans mais plutôt des grands qui ont une vingtaine d’années.
Il est certain que cela est l’aboutissement d’une (courte et longue) vie de très grande souffrance.
Néanmoins, les adultes se montrent souvent peu compatissants à leur égard. A la place, ils plaignent les parents de la victime.
8.
Les gens bien pensants disent d’un ton recueilli :
« Oh ! Les pauvres parents ! Ce sont des gens si braves, si gentils. Ils ont fait tout ce qu’ils pouvaient pour cet enfant. Il avait quelque chose qui ne tournait pas rond. Ils n’ont vraiment pas eu de chance avec lui. »
Est-ce à dire que les adultes sont solidaires entre eux au détriment de l’enfant ?
9.
Certes, une fois que l’enfant est décédé, seuls les parents restent à consoler, à déculpabiliser… parce qu’au fond d’eux, ils savent très bien que c’est eux qui ont raté quelque chose dans l’éducation de leur enfant. Mais quoi ? Comment ? Et pourquoi ?
10.
Pourtant, avant d’en venir au suicide, les enfants ne font-ils pas tout ce qu’ils peuvent pour dire ce qui ne va pas, ce dont ils ont besoin ; pour appeler au secours ?
11.
Qui couvre leurs voix ? Qui raconte aux parents que les enfants ont besoin qu’on les force à manger de la soupe, à aller à l’école, à se coucher tous les soirs à vingt heures… et toutes sortes d’aberrations qui envahissent tous les recoins de notre enfantine existence ?
12.
L’autorité est telle qu’il arrive parfois qu’un enfant tombe dans le suicide ou à l’asile avant d’atteindre l’état d’homme (ou de femme) adulte. Lorsque cela se produit, ce que les adultes disent des parents sous-entend :
« Ce sont de bons parents, pourtant : ils ont scrupuleusement suivi les prescriptions de la société en matière d’éducation. »
et ce qu’ils disent de l’enfant :
« Quel enfant de merde ! Il n’a même pas su s’adapter à ses propres besoins. »

2 - PARLE POUR TOI ! (commentaires sur Netlog)
13. (extrait commenté)
C’est comme quand ma mère me forçait à manger sa soupe. Elle me mettait la cuillère de force dans la bouche en me disant :
« Allez ! Mange ! C’est bon. »
Moi, je ne l’ai jamais crue : elle avait beau me dire que c’était bon, mes papilles m’indiquaient formellement que c’était mauvais.
Je lui disais toujours:
« Les gens qui parlent à la radio, je ne les connais pas. Ce dont « j’ai » besoin, c’est de dont « j’éprouve » le besoin. »
14.
Il se trouva précisément qu’en ces temps-là, à la radio, des gens parlèrent de plus en plus en faveur de l’avortement.
Bien entendu, nul n’aurait pu convaincre ma mère de faire pratiquer un avortement sur elle-même. Si les gens que parlent à la radio avaient suggéré aux femmes et mères de se faire avorter, ils n’auraient pas eu le moindre succès.
15.
« Non. Pas vous, mesdames. Vos filles, faites avorter vos filles ! »
A priori, cette proposition ne vaut guère mieux et suscite chez l’auditeur un rejet qui devrait être définitif. Cependant, le principe des médias est de ne tenir aucun compte des réactions humaines que ne vont pas dans le sens de son propos.
C’est ainsi que, jour après jour, ils répétèrent tranquillement la même abomination dans un monologue totalitaire et absolu, jusqu’à ce que l’auditeur, à moitié résigné, réclamât des arguments convaincants.
16.
A ce moment précis, l’orateur abaissa ses atouts en s’exclamant :
« Belote !... »
17.
Ils basèrent leur argumentation sur le « mur » qui sépare les générations :
« Les enfants de maintenant n’ont pas les mêmes jeux qu’autrefois, les mêmes besoins, les mêmes aspirations. Si on ne les laisse pas aller dans le sens de l’évolution, on les étouffe. Pour qu’ils puissent s’épanouir, il faut les laisser vivre avec leur temps. »
18.

Nous, enfants de ma génération, qui n’avions que neuf ans, ne sachant pas ce qui se tramait sur notre dos, ne pouvions ni nous en défendre, ni même nous y préparer ; tandis que nos parents, s’évertuant à être de bons parents, s’entraînèrent à leur insu à voir en nous des petits dévergondés sans âme qui réclamerions les délices de l’avortement à un âge où eux-mêmes jouaient encore à la marelle et au cerceau.
19.
« …et re ! »
Pour dissiper tout éventuel scrupule, les gens qui, à la radio, parlaient en faveur de l’avortement, mirent l’accent sur le fait que les avancées de la science permettaient désormais des avortements sans danger pour la mère.
20.
Il est exact que l’avortement est une opération sans danger lorsqu’il est pratiqué sur un animal non pensant. Par contre, s’il est pratiqué sur une personne humaine, sa disposition d’esprit est tout à fait déterminante. Une fille qui a le sentiment de se faire extraire une tumeur préjudiciable ne réagira pas pareil qu’une fille qui a le sentiment de se faire violer par la mort ; même si, aux yeux du médecin opérant, les deux avortements sont identiques.
21,
En tout état de cause, tout adulte qui prétend énoncer ce dont les enfants ont besoin est un menteur. Au mieux, on peut dire :
« Moi, quand j’étais enfant, j’avais besoin de… »
ou
« J’avais besoin que… »
22.
Je me souviens qu’autrefois, les enfants de mon âge disaient toujours :
« Il ne faut pas prendre son cas pour une généralité. »
Ils avaient raison.
23.
Qui plus est, à partir du moment où je suis enceinte, ce n’est plus moi, l’enfant mais l’être que je porte dans mon ventre. Qui osera me dire que cet enfant éprouve le besoin d’être jeté à la mort ? Qui se soucie des besoins de mon enfant ?
24.
Ceux qui parlent en faveur de l’avortement, c’est leurs mères qui auraient dû se faire avorter. J’ai pas raison ?

3 - LE SOUVENIR FLOU D'UN REVE BIZARRE
25.
Peut-on imaginer ce qui se serait passé si ma mère et moi n’avions pas eu cette conversation ?
Un jour, peut-être, je serais rentrée à la maison en disant :
« Maman, je suis enceinte. »
Ma mère aurait été très en colère. Elle m’aurait vertement réprimandée dans un sermon ponctué de :
« T’es fière de toi ? »
et qui se serait conclu par :
« Eh bien, ma petite fille ! Il va falloir te faire avorter. »
Toute éventuelle parole sortant de ma bouche aurait été jugée insolence, de sorte que j’aurais accepté la punition sans oser demander ce que veut dire « avorter ».
26.
Peu m’en aurait importé ! J’aurais été tellement heureuse d’être enceinte que j’aurais accepté n’importe quelle punition par amour pour mon enfant.
27.
Ma mère interrompit ma rêverie :
« Tu divagues ou quoi ? Tu sais ce que ça veut dire, maintenant : se faire avorter. »
28.

Je la sentais un peu méfiante et je savais vaguement pourquoi. Je dis bien « vaguement » parce que, depuis le temps que nous étions là à papoter, plein de choses avaient été dites et je me souvenais de trois fois rien.
Pour revenir en arrière dans la discussion, il fallait que je trouvasse dans ma mémoire un fil conducteur, genre : méfiance de ma mère => chantage affectif => tentative de suicide.
Oui, ça y était ! Je me souvins.
29.
Quand nous avions abordé le sujet des enfants qui se suicident ou qui tournent mal, ma mère avait bien voulu reconnaître la part de responsabilité des adultes mais, parallèlement, elle disait que ça ne devait pas faire « vaciller » leur autorité. Tu parles !
L’autorité est un moyen de pression dont les adultes abusent grossièrement pour imposer leurs caprices. C’est insupportable ! Les enfants les plus touchés finissent par renoncer à la vie ou par avoir des séquelles psychologiques graves.
De là, certains enfants se livrent, sciemment ou non, à un chantage affectif, menaçant de se suicider si on ne leur accorde pas ci ou ça, pour un oui ou pour un non. Parfois, les parents, culpabilisant, font en sorte de satisfaire tous les désirs de l’enfant qui, au bout du compte, se suicide quant même (d’après ma mère).
30.
Donc, la situation est complexe mais… au fait, pourquoi en étions-nous venues à parler de ça ? Qui a dit qu’il voulait se suicider ?
31.
C’est d’avortement dont nous parlions. Est-ce que je savais ce que voulait dire « se faire avorter » ? Pas vraiment, non. Je me rappelais seulement avoir raconté à ma mère des trucs qui m’étaient passés par la tête et c’est elle qui m’avait répondu :
« Ça s’appelle un avortement »
mais de quoi s’agissait-il, au juste ? J’essayais de m’en souvenir mais c’était extrêmement confus.

4 -UN TIC NERVEUX
32,

Ma mère me demanda :
« Pourquoi tu fais ce geste ? »
Machinalement, pendant que je cherchais à me remémorer la signification du mot « avortement », j’avais levé mon avant-bras gauche à l’horizontale, à hauteur de mon abdomen et, avec ma main droite, je le serrais, le lâchais, le resserrais et ainsi de suite.
« J’en sais rien, moi, pourquoi je fais ce geste. C’est un tic. »
33.

Ah ! Ces tics !
La première fois que j’en avais entendu parler de tics, c’était quand j’avais cinq ans. Il avait fallu que je portasse des lunettes mais c’était casse-pieds parce que ça glissait tout le temps sur le nez. Au début, j’eus tendance à froncer le nez pour essayer de les remonter sans avoir à porter la main au visage.
Ma mère me prévint :
« Ne fais pas ça ! Sinon, ça va devenir un tic. »
34.
Effectivement, je constatai par la suite que la plupart des enfants qui portaient des lunettes avaient ce tic mais pas moi. J’étais bien contente d’avoir échappé à ça.
35.
Hélas, à la place, jeus plein d’autres tics ; des gestes apparemment inutiles que je faisais et répétais souvent malgré moi. C’était d’autant plus énervant que mon grand frère, qui était toujours le premier à s’en apercevoir, s’en servait tout le temps pour se moquer de moi. En plus, lui aussi, il avait plein de tics, alors… j’en avais marre, moi, à la fin !
36. (extrait commenté)
Ma mère me dit un jour :
« C’est pas grave. C’est fréquent d’avoir des tics, quand on est enfant. Ça passera. Le mieux, c’est de t’en faire une raison. »
En fait, il s’avéra que lorsque je me laissais agacer par les moqueries de mon grand frère, je faisais de plus en plus ces gestes, par nervosité ; au contraire, si je décidais que je n’en avais rien à fiche, je parvenais à me contrôler et à faire disparaître ces tics… jusqu’à ce que d’autres réapparaissent. J’en pris mon parti.
37,
Justement, donc, un nouveau tic était apparu et ce fut ma mère qui s’en rendit compte la première : je m’étais mise à serrer et desserrer mon avant-bras gauche avec ma main droite, sans raison apparente. Je ne pouvais pas m’en empêcher, c’était plus fort que moi.
38.
Je levai le bras vers ma mère pour lui montrer mon nouveau tic. J’en rigolais mais même mon rire était nerveux, tandis que ma main droite s’abattait de plus en plus violemment sur mon avant-bras gauche, à m’en faire mal.
39.
Ma mère regarda d’un air effaré et s’écria :
« Y aura pas d’avortement ! Pas pour toi ! Tu supporterais pas. Heureusement qu’on en a parlé longtemps à l’avance. Faut pas que tu vives ça. Maintenant, je le sais et je saurai reconnaître le danger s’il s’approche de toi. Je te protégerai. » *
40.
Ce problème d’avortement qui semblait si fortement préoccuper ma mère me paraissait très lointain. J’avais d’autres problèmes qui me rendaient la vie bien amère et face auxquels je me sentais bien seule… Je ne sais pas pourquoi les adultes s’intéressent tant à l’avenir et si peu au présent.
41,

« Heureusement qu’on en a parlé longtemps à l’avance. » avait dit ma mère. Suivant ce raisonnement, je demandai :
« Si je t’avais fait la description de l’école longtemps avant de découvrir que ça existe pour de vrai, tu ne m’obligerais pas à y aller ? »

5 -L'ECOLE DU BON DIEU (commentaires sur Viadeo)
42.
Pendant que je disais cette phrase, ma mère en dit une autre que je n’écoutai pas. Je n’en entendis que le dernier mot : « Bible ».
Qu’est-ce que la Bible venait faire là ? Tu me diras : qu’est-ce que l’école venait faire là, aussi ? Après tout, c’est le principe de la papote : quand un sujet est écumé, on enchaîne sur n’importe quel autre. Du reste, puisque j’ai déjà donné mon opinion sur l’école en d’autre occasion, laissons ici la religion entrer dans mon propos.
43. (extrait commenté)
L’inconvénient majeur de la religion, c’est que, tous les dimanches matins, il fallait rester une heure bien sage et bien mignonne à côté des parents que écoutaient du blabla de grandes personnes.
44.
A côté de ça, c’est déjà arrivé qu’on me dise un truc genre :
« T’as l’la chance, toi, qu’tes parents t’emmènent à la messe. Moi, mes parents, ils veulent pas m’y emmener parce qu’ils y croient pas. Alors, moi, j’connais rien, sur Dieu. »
45,

Moi, j’avais pas l’impression d’y connaître grand-chose, même en allant à la messe tous les dimanches. Le blabla de la messe, je n’y entendais rien ; pour moi, c’était du petit nègre. Après, une fois que la messe était finie, nous ne reparlions pas de son contenu à la maison. Mes parents considéraient que chacun de nous doit être libre d’y puiser ce dont il a besoin. C’est Dieu qui choisit quelles paroles doivent entrer dans les oreilles d’un tel.
46. (extrait commenté)

Quand même, moi, il y avait des fois où j’avais envie d’en savoir plus. A l’âge de six ou sept ans, quand j’avais commencé à savoir lire et écrire, j’avais voulu lire la Bible et Maman avait bien voulu me la confier. J’avais donc entrepris de la lire mais ça n’en restait pas moins de petit nègre. Chaque phrase appelait de nombreuses questions, tant sur la signification des mots, que sur le sens général et que sur l’interprétation subtile. Or, étant donné que la Bible renferme un très grand nombre de phrases, ma mère et ma grande sœur jugèrent préférable de me la confisquer sous prétexte que je posais trop de questions.
47,
Par contre, à neuf ans, j’avais le droit d’aller au « catéchisme » pour recevoir un enseignement religieux. J’étais super contente ! J’y appris que « HLM » signifie « habitation à Loyer Modéré ». C’était toujours du petit nègre.
De retour à la maison, j’avais annoncé fièrement à ma mère ce que je venais d’apprendre. Elle en avait été mécontente et avait accusé ma prof de caté d’utiliser la religion pour faire passer un message politique. Elle en avait conclu que ce n’était plus la peine que je retournasse au catéchisme parce que je n’y recevrais jamais aucun enseignement religieux.
Moi, j’avais quand même voulu y retourner. Même si la prof de caté s’était un peu trompée de sujet de conversation, elle était gentille. Le catéchisme, c’était drôlement plus sympa que l’école et puis, quand je lui fis part du mécontentement de ma mère, elle argua que de parler de Dieu, ce n’est pas facile.

6 -LA RELIGION DES TOUT-PETITS
48.
En fin de compte, la seule fois que je reçus un véritable enseignement biblique, c’était quand j’avais trois ans et demi.
Il se passait en cette époque des choses étranges, un phénomène puissant et mystérieux que je découvrais pour la première fois,
49,

C’est en regardant par la fenêtre que je m’aperçus de quelque chose : le ciel était tout noir, c’était la pleine nuit et je n’étais pas encore couchée. Pourtant, je me souvenais parfaitement que, quelques mois plus tôt, Maman m’avait grondée en disant :
« Regarde-moi ça ! La nuit tombe et tu n’es pas encore au lit. »
Tandis que je me remémorais cela, Maman entra dans la pièce. Je me levai promptement, croyant qu’elle allait me gronder et me mettre au lit. A la place, elle me dit :
« Reste pas dans le noir ! »
et elle alluma la lumière.
« Tu me grondes pas ? demandai-je. Il fait nuit et j’suis pas encore au lit.
- Ah ! Ben en cette saison, la nuit tombe bien avant l’heure d’aller se coucher. »
Répondit ma mère.
50.
J’avais donc le droit de rester debout durant de longues heures nocturnes. C’était très excitant. Je ressentais cette excitation en moi et autour de moi ; partout : à la maison, dans la rue, dans les magasins et le métro, dans le ciel, sur la terre… cette excitation était universelle. Elle était créée, semblait-il, par la présence de ces longues nuits mêlées de lumières artificielles. L’atmosphère était électrique, tous les cœurs étaient dans l’attente…
51,
Ce phénomène était si fort, si enivrant que mon grand frère et ma grande sœur m’apprirent à lire, à écrire et à chanter son nom : Noël !
52.
Lors d’une nuit, alors que le ciel était noir depuis de longues heures et que nous n’avions pas encore dîné, mon grand frère et ma grande sœur s’assirent autour de moi en disant :
« On va te raconter un joli conte de noël. »
53,
C’était l’histoire de Joseph et Marie qui avaient eu un bébé et, ce bébé, c’était le petit Jésus. Dans cette histoire, il y avait un bœuf, un âne, une étoile, trois mages et un roi qui s’appelait Hérode. Et tout le monde était heureux parce que c’était la grande nuit de Noël (du moins, c’est ce que je crus comprendre).
Là-dessus, mon grand frère et ma grande sœur se levèrent. Moi, restant assise, je demandai :
« Et après ?
- C’est tout, c’est fini, me répondirent-ils. Après, le petit Jésus est devenu grand…
54.
- Ben ! et le père Noël, où il est ?… »

7 - LE GRAND PATRON (commentaires sur Viadeo)
55,
En bref, j’avais beau être issue d’une famille chrétienne, entre un curé qui disait des trucs incompréhensibles, une prof de caté qui était hors sujet et des frère et sœur qui oubliaient le principal, j’étais plutôt mal barrée. Que faire ?
56.
Finalement, il arriva qu’une suggestion pertinente émanât d’un quelconque blabla de grandes personnes et heurtât mon oreille :
« Mieux vaut s’adresser au bon Dieu qu’à ses saints ! »
57,.

Evidemment ! Pourquoi tourner autour du pot ? Le mieux placé pour parler de Dieu, c’est Dieu. Toute information qu’on aurait dû me donner à son sujet, c’est son adresse, son numéro de téléphone…
58.

On ne peut jamais ni le voir ni l’entendre. C’est bien pour ça, d’ailleurs, que les non-chrétiens ne croient pas en lui. Et nous, chrétiens, pourquoi on y croit ? Parce qu’on a un livre qui raconte que des gens l’ont vu et entendu il y a très longtemps ? Pourquoi eux et pas nous ? Parmi les milliards de vies humaines qui se sont succédées depuis la « nuit des temps » jusqu’à « nos jours », pourquoi Jésus n’est-t-il venu qu’une seule fois se faire douze copains ?
59,
Ma grande sœur disait que, pour parler à Dieu, il faut prier. Tous les soirs, avant de se coucher, elle se mettait à genoux devant son lit pour faire sa « prière du soir ». Elle disait que c’est comme ça qu’il faut faire.
60.
Moi, je trouvais que ça ressemblait à une corvée, alors je ne le faisais pas. Et puis, d’abord, je ne savais pas quoi dire, je ne savais pas si ce serait entendu… ce que je voulais, c’était que ce fût Dieu qui me parlât.
61,
Ma grande sœur me donna des conseils, des techniques pour communiquer avec Dieu dans mon monde onirique. Suivant ces préceptes, il m’arriva, en effet, de faire des rêves ayant pu m’être inspirés par le Dieu des chrétiens.
62.

C’est ainsi qu’une nuit (je ne sais plus à quel âge), je rêvai que j’étais une étoile. Ça ne veut pas dire que j’étais une planète observable par les astronomes. Ça ne veut pas dire non plus que j’étais un être surnaturel. Non. J’étais seulement moi-même… mais avant de naître. C’était un rêve postmonitoire qui me racontait ma naissance.
J’étais dans le ciel et je descendais vers la terre pour y vivre. J’arrivai à une distance de la terre telle que mon regard embrasa toute l’étendue du pays vers lequel je me dirigeais.
63,

De là, je vis se dresser, comme un hologramme, l’image gigantesque d’un buste d’homme, posé sur la terre (ou sortant de terre). Il était presque aussi grand que l’étendue du pays et cela indiquait qu’il en était le souverain.
64.

En face de lui, il y avait un peuple d’hommes et de femmes tremblants, agenouillés, les bras et les jambes enchaînés à la terre. Ils criaient le nom du roi :
« Hérode ! »
65,

On me demanda de reconnaître que j’avais bien vu et bien entendu, genre :
« Tu ne pourras pas dire que tu n’étais pas prévenue ».
Oui ! Ben, j’étais née, déjà. Qu’est-ce qu’ils voulaient ? Je n’allais pas faire machine arrière. De toute façon, c’était juste un rêve, juste pour voir. En plus, ce grand roi devant qui tous tremblaient, il avait une tête que je connaissais bien: c’était mon papa, pour de vrai. Alors, je n’avais rien à craindre de lui.

8 - LE GRIMOIRE SACRE
66,
A l’âge de neuf ans, un jour, j’en vins à parler de viol avec ma mère. Ce n’était pas du tout son genre de parler de choses comme ça et je croyais qu’elle allait me rabrouer.
A la place, elle me dit d’un ton tranquille :
« Parle ! Je t’écoute. »
Elle me laissa vider mon sac, comme si de rien n’était mais dès que tout eut été dit, elle évoqua la Bible.
67,
C’était inattendu et surprenant. Ça me faisait penser aux gens des campagnes qui, autrefois, faisaient leur signe de croix à tout bout de champ, par superstition, pour éloigner le mauvais sort (comme dans les films, à la télé).
De même, on eût dit que ma mère avait sorti la Bible (de sa bouche) pour purifier son appartement et tout ce qui avait été souillé par la notion de viol.
« Oui, c’est exactement ça »
Précisa ma mère.
68.

Je trouvais ça parfaitement grotesque et protestai :
« En plus, tu avais dit que ce sont les paroles des grandes personnes qui sont moches, que moi, j’avais le droit de dire mes pensées de petite filles. Tu me laisses parler et, après, tu mets la Bible entre nous comme si j’avais dit quelque chose de moche !
- Je ne te reproche rien, répondit ma mère. J’éprouve seulement le besoin de me référer à la Bible. Pourquoi émets-tu cette réticence ? Ça te gêne ?
- Non. Je dis pas que je veux pas. Je trouve ça bizarre, c’est tout… »
69,
Cela me paraissait d’autant plus étrange que j’avais l’impression que le livre de la Bible avait été matériellement posé au milieu de nous, alors que ma mère en avait seulement mentionné le mon. On aurait dit de la magie. De la même façon, j’eus l’impression que ma mère ouvrît le livre au hasard quand elle parla spontanément de… mon rêve du roi Hérode.
70,
« Qui t’a dit que j’avais rêvé du roi Hérode ?
- Toi. »

9 - ANGELIQUE AU PALAIS
71,
C’est vrai qu’un matin, je lui avais annoncé fièrement que, selon mon rêve, j’étais la fille du grand roi de la Bible mais c’était vieux, ça faisait au moins plusieurs mois et elle ne m’avait même pas répondu, à l’époque. Par contre, ce soir-là, quand j’avais dit à mon père qu’il était le roi Hérode, il s’était vexé et c’est comme ça que j’avais appris que ce personnage est un méchant.
72,
Du moins, c’est ce qu’en dit la Bible. Mon père s’intéressait parfois à l’imaginaire. Il avait voulu que je lui raconte mon rêve tout entier et nous avions passé de longues soirées à en discuter, lui et moi. Rapidement, il avait accepté de revêtir le rôle dont je l’avais affublé et avait joué le jeu en parlant de « l’autre côté du miroir ».
73,
Un roi est un personnage politique. Je croyais qu’il ne fallait pas mélanger la religion et la politique ! Si. En fait, la Bible parle de tout un tas de rois et de gouvernants. Là où ma prof de cathé s’&était trompée, c’est qu’elle avait entrepris de nous parler de ce qui se passe actuellement au lieu de nous raconter l’histoire qui est dans le livre. C’est ce qu’il ne faut pas mélanger si on veut conserver un regard objectif. La Bible raconte une histoire qui s’est passée en un autre temps et un autre lieu.
74,
Selon les rédacteurs de la Bible, Moïse était un gentil, le roi David était un gentil, le roi Salomon était un gentil et le roi Hérode était un méchant.
75,
Néanmoins, il est écrit dans la Bible que :
· Moïse a tué un Homme. Suite à ce meurtre, il s’est enfui dans la montagne et c’est là que Dieu lui est apparu dans un buisson ardent(?).
· Le roi David, quand il pillait un village avec ses troupes, massacrait tous ses habitants, hommes, femmes et enfants pour que personne ne témoignât contre lui.
· Salomon, dès qu’il eut accédé au trône, assassina son frère ainé qui lui faisait de l’ombre.
76,
Oui, tout cela est écrit dans la Bible mais la Bible fut écrite à l’initiative de ces tyrans, par leurs partisans et sous leur contrôle. C’est pourquoi ils ne sont décrits qu’en des termes honorables.
77,
De son côté, le roi Hérode est accusé d’avoir fait massacrer tous les bébés nés sur son territoire, avec l’intention de se débarrasser ainsi de bébé Jésus. C’est pas mieux !
78, (extrait commenté)
Cependant, il parait que les archives historiques ne mentionnent nulle part ce massacre : en réalité, il n’aurait pas eu lieu. Est-ce que les traces auraient disparu ? Est-ce que la Bible mentirait ? Doit-on supposer qu’Hérode aurait été un roi libéral qui aurait laissé ses détracteurs véhiculer contre lui des propos diffamatoires ?
79,
Ce que je sais, c’est que, tous les dimanches, Papa Hérode m’emmena à la messe et je le vis se soumettre aux lois de Moïse, chanter les psaumes de David et s’incliner devant la sagesse de Salomon. Ben ! Alors ?

10 - ANGELIQUE AU TEMPLE (commentaires sur Netlog)
Après que mon papa et moi ayons analysé mon rêve en long, en large et en travers, il fut convenu que nous n’en parlassions plus.
80.
Et maintenant, c’était ma mère qui le remettait sur le tapis. Pourtant, c’était souvent, à la maison, que nous dissions entre nous :
« Tient ! Cette nuit, j’ai fait tel rêve. »
et ça en restait là. Décidément, mon rêve du roi Hérode suscitait un grand intérêt (ce n’est pas toutes les nuits qu’on a la visite d’un roi) !
81,
Nouvel éclairage, nouvelle version.
La Bible, comme les rêves, n’est pas toujours à prendre au sens commun, matériel et réaliste. Si les archives historiques ne mentionnent pas de tuerie infantile, c’est qu’elle n’a pas eu lieu ; du moins, pas sur le plan qu’on appelle communément « réalité ». Si la Bible en parle, c’est que ce massacre a bel et bien existé… sur un autre plan. Il faut en chercher la symbolique.
82.
Quand ma mère avait entendu parler de l’apparition du roi Hérode dans mon monde onirique, cela ne lui avait rien dit qui valût : ce personnage est le symbole d’un massacre d’enfant. Elle s’était tue et avait attendu.
Et voilà qu’en me concentrant sur mon imaginaire, j’avais, avec un regard enfantin, décrit une menace d’avortement, alors même que je ne croyais pas que cela pût exister.
83.
Ceci explique cela. La Bible emploie les termes de « massacre d’enfants » pour désigner une vague d’avortements. Un massacre d’enfants passe au travers des mailles du filet des historiens dès lors qu’il se déroule sur le plan embryonnaire.
84.
Serait-il possible que « l’avortement sans danger pour la mère » ne soit pas une découverte du XX° siècle mais seulement une redécouverte de ce qui aurait existé au temps de la Bible ? Cette connaissance des temps antiques aurait-elle été confisquée… par l’église ?
85,
L’église ne ferait-elle pas mieux de confisquer les fusils et les canons ; d’interdire la guerre ? David n’est-il pas plus méchant qu’Hérode ?
86.
Parler de gentils et de méchants est une considération infantile. Un homme n’est ni gentil ni méchant. Un homme est un homme. Ce qu’il faut savoir, c’est s’il vient en allié ou en ennemi.
87.
En outre, l’église ne dit pas qu’il faut ressembler à David ; elle dit seulement que Jésus appartient à la lignée de David, qu’il ne commis jamais aucun meurtre et que nul ne trouva jamais rien à lui reprocher. C’est à lui que l’église dit qu’il faut apprendre à ressembler.
88.
Selon la Bible, Jésus est venu libérer le peuple enchaîné. Hérode est son ennemi. Hérode n’est pas méchant, il est dangereux…

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