chapitre 15 Mon choix




1 - MA FICHE ROSE
1J'étais très fière d'aller à l'école… quand je ne savais pas encore ce qui s'y passait. C'était quand j'avais 5 ans.
Ma mère avait demandé à mon grand frère de m'emmener à la mairie pour m'inscrire à l'école municipale.
Caki savait où était la mairie seulement, à l'intérieur, il ne savait pas à quel guichet il devait s'adresser. Les guichets ? C'est ce qu'il y avait, comme creusés dans les murs, devant chaque file de plusieurs dizaines de personnes. Caki était tracassé à la vue de ces longues files d'attente. Il ne voyait aucune indication nulle part, personne pour le renseigner. Alors, il m'emmena devant un guichet et demanda à une grosse dame qui y était assise où il devait se rendre pour inscrire sa petite sœur à l'éc…
2« Non mais dites donc, jeune homme ! vous vous croyez tout permis, vous. Vous pouvez pas faire la queue comme tout l'monde ?
- Mais si mais j'voudrais savoir…
- Il voudrait savoir ! Vous n'êtes pas le seul à venir ici pour un renseignement. Vous voyez les gens qui sont là ? Ils sont arrivés avant vous. Alors, vous vous mettez derrière.
- Mais bon sang ! vous pouvez au moins me dire…
- Parlez sur un autre ton ! Parce que sinon, j'vous fais sortir, moi.
3- Madame, s'il vous plaît, veuillez me dire si c'est à ce guichet qu'on inscrit un enfant à l'école maternelle !
- Vous vous prenez pour qui, jeune homme ! C'est pas pensable d'être mal élevé à ce point. Y a des gens qui attendent. Alors, mettez-vous derrière et faites la queue comme tout l'monde ! J'vous renseignerai quand ce sera votre tour.
- Je veux bien faire la queue, madame, mais au bon guichet. C'est pourquoi je vous demande, poliment…
- Ça suffit, maintenant ! Vous êtes dans une mairie, jeune homme. Alors, vous arrêtez ce cinéma et vous vous mettez à la queue où bien j'appelle pour qu'on vous fasse sortir de cet établissement.
- Bon voilà ! j'me mets à la queue mais j'espère que c'est le bon guichet pour inscrire un enfant à l'école maternelle et que vous me faites pas attendre pour rien.
- Ah ben, c'est pas trop tôt ! »
4Caki, me tenant la main, m'emmena tout au fond de la grande salle, là où il y avait des sièges, me fit asseoir sur une chaise et m'expliqua, de la petite voix gentille et qu'il employait toujours quand il s'adressait à Doudoune…
C'est moi !
… que je devais l'attendre ici bien sagement, que ça risquait d'être long.
J'entendis comme de la contrariété dans sa gorge mais moi, j'étais fière d'être dans la grande mairie avec mon Caki pour être inscrite à l'école. J'attendis donc très sagement.
5Soudain, j'entendis Caki parler fort dans la mairie. C'est qu'il avait fait la queue pour s'entendre dire par la grosse dame :
« Non, jeune homme, vous n'êtes pas au bon guichet. Comment voulez-vous qu'je l'sache, à quel guichet vous devez vous rendre ? Moi, je m'occupe de mon guichet, pas de celui des autres. »
Bref, Caki revint vers moi, reprit sa petite voix gentille pour me dire que… ça risquait d'être long et repartit à un autre guichet ; tandis que je restai bien sagement sur ma chaise.
6Combien de temps cela dura-t-il ? Je ne saurais dire. Je crois me rappeler qu'à un moment, Caki se mit à parler en criant si fort au milieu de la mairie qu'on aurait dit qu'il était devenu fou. Deux messieurs en costumes-cravates allèrent entourer Caki comme s'ils voulaient l'emporter à l'asile mais ils échangèrent quelques paroles avec lui et indiquèrent un guichet ; auquel Caki se rendit sans repasser par moi. Il jeta simplement un regard en ma direction et constata que j'étais toujours bien sage sur ma chaise.
7Tout d'un coup, Caki surgit devant moi, un sourire jusqu'aux oreilles, brandissant une feuille cartonnée de taille moyenne et de couleur rose, remplie de rondes écritures.
« Ça y est ! j'ai ta fiche d'inscription ; rose, parce que t'es une fille. T'as vu c'qu'y y a écrit, là : c'est ton nom.
- Fais voir ! »
dis-je en tendant les mains ; mais Caki ne voulut pas me laisser y toucher.
« Nan, nan. La perd pas ! J'ai eu assez de mal à l'obtenir. Regarde-la un coup si tu veux. Après, j'la range. »
8De retour à la maison, Caki raconta ses déboires à Maman qui leva les yeux au ciel en concluant :
« Eh oui ! c'est ça, l'administration. »


2 - LES MONTAGNES DU PASSÉ
9Un peu plus tard, ma mère trouva dans la boîte aux lettres un questionnaire à compléter pour l'école. De prime abord, elle ne jugea pas utile de m'en toucher mot : la paperasse, c'est des affaires de grandes personnes. Là où j'entre en scène, c'est qu'il y figurait une question dont moi seule pouvait détenir la réponse, alors même que je n'avais que cinq ans et que je n'étais jamais allée dans une école :
Qu'est-ce que l'enfant veux faire quand il sera grand ?
10Ma mère trouva cette demande un peu farfelue. Comment un enfant de cinq ans pourrait-il avoir une idée de ce qu'il veut faire plus tard ?
Toutefois, le questionnaire précisait, genre :
« On sait bien que vous allez vous dire, genre : "comment un enfant de cinq ans pourrait-il avoir une idée de ce qu'il veut faire plus tard ?" mais c'est pas grave. C'est juste comme ça, histoire de dire que… Ça n'engage à rien. Posez-lui seulement la question ! On verra bien ce qu'il répondra. C'est pas noté. »
Je le sais parce que j'étais là, dans la cuisine, un midi, entre ma mère et ma grande sœur, quand Maman découvrit la question sur le papier qu'elle tenait en main et qu'elle fit part de ses réflexions à Nani.
11« Bon ben d'accord, moi, j'veux bien lui poser la question »
admit-elle.
« Qu'est-ce que tu veux faire, plus tard ? T'as une idée, toi ? »
me demanda-t-elle.
Oui, je crois :
« Quand ch's'rai grande, j'veux faire plein d'choses.
- Non, justement, faut qu't'en choisisses une seule.
- Pourquoi ?… »
12Une seule, donc, était le nombre de choses que je devais sélectionner pour plus tard. Facile : à l'âge de cinq ans, même n'ayant jamais mis les pieds dans une école, je savais compter jusqu'à 10. Alors, si pour réussir l'épreuve d'admission à l'école maternelle il suffisait de savoir compter jusqu'à 1, c'était dans mes cordes.
Nani me glissa un indice :
« Regarde dans ta tête, la plus belle image que tu vois ! »
J'y regardai et répondis :
« J'veux un poney et une carriole… »
13Ça fait deux ! Pourtant, j'ai regardé une seule image, dans ma tête. Oui mais j'ai choisi une image dans laquelle je voyais à la fois un poney et une carriole. Qu'est-ce que chuis maline !
« Ça fait deux choses, le poney et la carriole mais c'est parce que c'est le poney qui tire la carriole. Alors, faut bien qu'y soit là.
- Oui, j'ai compris, répliqua maman, une carriole tirée par un poney. Mais ce dont je te parle, c'est de comment tu vas gagner ton pain. Ton métier, c'est ce qui doit te rapporter de l'argent pour vivre.
- Oui parce que je vais traverser les montagnes avec mon poney. »
Et de trois ! le poney, la carriole et la montagne. Ça va de soi, en partant d'une seule image mais la plus belle, je retrouve une à une toutes les choses que j'aime et que je veux, comme par magie. Le pain de Maman, je vais le trouver aussi, dans la promenade.
14« … Dans des montagnes, je vais trouver des villages avec des gens dedans et les gens qui vivent dans ces villages, des fois, ils fabriquent de jolies choses. Alors, je leur achèterai […] et je les revendrai, plus tard, à des gens que je rencontrerai dans d'autres villages et qui auront envie d'acheter les choses qui sont dans ma carriole. Et p'têt qu'eux aussi, ys fabriquent des belles choses. Alors, dans tous les villages, j'achèterai plein de choses et je les revendrai dans tous les autres villages. J'abîmerai pas c'que j'achèterai, j'en prendrai soin. Comme ça, les gens voudront bien me l'acheter le même prix que moi mais je revendrai les choses quand même un petit peu plus cher pour pouvoir acheter le pain et du foin pour mon poney. J'mentirai pas aux gens des villages, j'leur dirai que j'vends les choses un petit peu plus cher que j'les ai achetées mais ys voudront bien parce qu'ys s'ront contents que j'leur achète leur belles choses pour que j'les revende ailleurs et que j'leur apporte les fabrications des autres villages.
15- Et où tu dormiras ? questionna Maman qui semblait entendre mon histoire avec un certain scepticisme.
- Dans la montagne, avec mon poney.
- Ouais… et pendant la nuit, y a un bonhomme qui va venir te voler ta marchandise, ta carriole et ton poney et le lendemain, quand tu t'réveilleras, t'auras pus rien.
- Pourquoi tu fiches tout en l'air ? T'es méchante !
- C'est pas moi. J'connais les hommes, je sais comment ils sont, je sais à quoi il faut s'attendre. Chuis ta mère et j'laisserai jamais ma fille partir sans protection à l'aventure.
16- Alors, c'est pas possible de faire ça ? Personne en a jamais eu l'idée avant moi ? Ça s'est jamais fait ? T'es sûre ? P'têt que ça existe et qu'tu l'sais pas.
- Oh ! si, marchand ambulant, ça existe… ça a existé.
- Alors, pourquoi les autres, ys pourraient le faire et pas moi ? Faut leur demander comment ys font. J'pourrai demander, à l'école.
17- Non, j'te dis : "ça a existé". C'est fini, ça, maintenant. Ça fait partie du passé. C'est pas un métier d'avenir. Regarde vers l'avenir si tu veux savoir ce que tu vas faire plus tard !
- J'croyais qu'fallait qu'j'regarde dans ma tête. Où est-ce qu'y faut que j'regarde pour regarder vers l'avenir ?
- Regarde dans ta tête, vers l'avenir !
- Parce que dans ma tête, y a un coin avec des images du passé et un coin avec des images de l'avenir ? Où il est, le coin vers l'avenir ? Et si l'image du poney qui tire une carriole dans une montagne, c'est une image du passé, c'est le passé de qui ? C'est pas le mien ! Comment ça s'peut qu'èe soit dans le coin du passé de ma tête ?
18- J'en sais rien mais projette-toi vers l'avenir ! insista Maman. Regarde autour de toi ! Tu les vois où, tes montagnes ? T'es en ville, ici.
- Alors, quand ch's'rai grande, j'aurai pas l'droit d'vivre à la montagne ?
- Si, t'as l'droit mais y a plus rien dans les montagnes. Y a plus personne, elles sont désertées. L'avenir, c'est le progrès, c'est dans la ville que tu dois le chercher. »


3 - LE KIOSQUE DE L'AVENIR
19Sur ce, je fermai les yeux et une nouvelle image se dessina en mon esprit, que je décrivis à voix haute.
C'était une image plus grise, presque en noir et blanc, une image de la ville et du progrès à l'ère des postes de télévision sans couleurs. C'était une image qui représentait des caractères d'imprimerie noirs couchés sur de grandes feuilles blanches ; de nombreuses lettres alignées en mots que je ne savais pas encore déchiffrer, remplissant des piles de papier couvrant tout un rayon d'une librairie.
Je ne savais pas encore lire et écrire et c'est précisément pour apprendre cela que je voulais aller à l'école mais j'avais l'impression de me voir moi-même écrite dans ces lignes, comme si c'était mon nom.
20« Écrivain ? Ma p'tite sœur est un écrivain ! »
s'exalta Nani.
Maman, beaucoup plus réticente, s'abstint d'écrire ma réponse et objecta :
« Si Angélique possède une plume, faut pas laisser ça entre les mains de n'importe qui. J'écris pas ça sur le papier de l'école, on sait jamais. Ys ont pas besoin d'le savoir. Il faut écrire autre chose… ou rien du tout. Ys précisent bien que la réponse est facultative. »
21Devais-je visualiser une troisième image ? Non, Maman se basa sur celle du livre et broda autour.
« Pourquoi on vendrait ton livre, à toi ? On t'connaît pas, argumenta-t-elle. Tu entres dans le monde des hommes avec un livre à vendre. Très bien ! mais qui va te l'acheter ? C'est un droit qu'il te reste à acquérir. Pour ça, c'est toi qui dois commencer par vendre les écrits des autres, pour te rendre utile dans le monde des hommes. Ton livre, c'est ta vie mais travailler, ce n'est pas vivre sa vie, c'est la gagner. »
À l'issue de la discussion, je proclamai ce qui fut écrit sur la feuille pour l'école :
« Quand ch'rai grande, ch'rai marchande de journaux. »
22Dès lors, c'était officiel. Je l'affirmais à tout vent, très fièrement.
Je serai marchande de journaux.
L'image que je m'en faisais, c'était un de ces vieux kiosques à journaux qu'on voit sur les trottoirs parisiens. J'aurais pu prendre une boutique mais le kiosque me paraissait plus authentique. Quelles vies se tramaient, dans ces kiosques que j'apercevais parfois, quand nous allions à Paris ? Aucune idée. Tout ce que j'en savais, c'est qu'il s'y vendait des journaux.
Des journaux ? Des tas de papiers écrits par le monde des hommes. Que contiennent-ils ? Je ne sais pas. Le marchand de journaux n'est pas là pour assumer le contenu de ce qu'il vend. Ce n'est pas lui qui décide de ce qui y est écrit. Le marchand de journaux, il est là pour vendre ce qui a été écrit et décidé par le monde des hommes. Son avis ne compte pas. Il ne sait pas ce que contient la multitude de papiers qu'il écoule chaque jour. Pour lui, toutes ces écritures, c'est du vent.
Et autour du kiosque, qu'est-ce qu'il y a ? Le brouhaha indescriptible de la foule mêlé aux moteurs de voitures, le vent de la ville.
Le travail, c'est ça : un grand vide, une image statique et floue.
Et pendant que mes regards restaient fixés sur cette image brumeuse et jaunie de kiosque parisien, mon livre s'écrivit au fond de moi.


4 - DE BON TON
23À la longue, Maman se lassa de m'entendre dire que je voulais être marchande de journaux dans un kiosque, surtout le dimanche, devant les invités. Elle trouvait que ça manquait de panache et d'ambition.
Avec Nani, elle me suggéra de revoir ma décision. Le temps avait passé, j'avais grandi et je connaissais plus de choses. J'étais sur le point d'entrer à la grande école, peut-être était-il temps d'élaborer un nouveau projet.
On me laissa réfléchir et je menai mon enquête auprès de tout le monde ; après quoi je formulai :
« Quand ch'rai grande, ch'rai comédienne à la Comédie-Française. »
24Comédienne parce qu'au départ, j'avais dit que je voulais faire plein de choses et on m'avait répondu que je devais en choisir une seule. Comédienne, ça compte pour une seule chose donc c'est bon. Toutefois, si je suis comédienne, je joue plein de personnages différents donc je fais plein de choses, au travers des personnages que j'incarne.
On tenta de me mettre en difficulté en ajoutant :
« Et qu'est-ce que tu veux faire, dans le théâtre ? »
Lasse, je fermai les yeux, retournai à mon poney attelé à une carriole et répondis :
« Atteindre le sommet. »
Il paraît que le sommet existe, en matière de théâtre. Ça s'appelle la Comédie-Française. C'est donc ainsi que s'énonça mon choix.
25À la grande école, la maîtresse nous aimait tellement qu'elle ne supportait pas l'idée de ne pas faire partie de nos familles. Du coup, en plus des longues journées d'école que son comportement rendait souvent pénibles, elle nous donnait des devoirs à faire à la maison qui n'était pourtant pas la sienne. Maman m'aidait à les faire correctement après le goûter et après, j'avais enfin le droit de retourner à ma vie et à mes jouets. Par contre, si la maîtresse donnait une récitation à apprendre, Maman ne se contentait pas d'un devoir correct parce que ça, c'était mon métier. Ce que je devais viser, en apprenant ma récitation, ce n'était pas une bonne note à l'école, c'était la Comédie-Française.
Des fois, l'acharnement de ma mère à vouloir me faire réciter à la perfection me tapait sur les nerfs. J'en avais marre, je savais mes vers par cœur et, au pire, la maîtresse n'allait pas me gronder si je raccrochais sur un mot.
« Alors, tu renonces à la Comédie-Française ? »
demandait simplement Maman.
Je savais que si j'avais répondu oui, ma mère aurait fermé mon cahier, m'aurait dit de le ranger dans mon cartable et serait allée préparer la soupe. Dès lors, il n'en n'aurait plus jamais été parlé. Alors, je m'abandonnai jamais. Je fis tout mon possible pour me montrer digne de la Comédie-Française et découvris en ma mère un maître de théâtre hors pair.


5 - L'ÉNONCÉ
26Quand j'arrivai au CE1, très à contre-cœur, je tombai sur une nouvelle maîtresse, à points de rousseur, qui nous demanda de réfléchir aux raisons qui nous avaient décidées à venir passer une nouvelle année à l'école.
Plusieurs filles de ma classe, dont moi-même, formulèrent quelques réponses pertinentes qu'il aurait été plaisant d'approfondir mais la maîtresse les balaya toutes d'un revers de main pour imposer un aphorisme préétabli par le monde des adultes :
« On vient à l'école pour préparer son avenir. »
Je sais que je vous ai déjà raconté cette histoire dans mon chapitre six. Vous y lirez, si vous le souhaitez, LA RAISON DE NOTRE PRÉSENCE qui vous renseignera sur le déroulé exact de la scène. Aujourd'hui, j'en reparle parce qu'il se trouve que ce théorème sentencieux, douteux de par l'attitude de gourou de la maîtresse qui le prôna : « on vient à l'école pour préparer son avenir », tomba dans mon oreille à un moment de ma vie où j'avais déjà très sérieusement commencé à le bâtir, mon avenir ; chez moi.
27Alors, la prétention de la maîtresse à s'immiscer dans mon avenir méritait réflexion. C'est ce qu'elle avait sollicité, après tout. Le jour de la rentrée des classes, la nouvelle maîtresse est entrée dans la salle et la première chose qu'elle nous a demandée, c'est de réfléchir. La deuxième chose qu'elle nous a demandée, c'est de porter notre réflexion sur la question : « pourquoi on vient à l'école ? » Soit ! Sur ce, elle nous a joué un scénario suspect et j'ai choisi d'ajouter à ma réflexion la question : « qu'est-ce que c'est que cette mascarade ? »
Si la maîtresse voulait nous imposer le dogme suivant lequel on vient à l'école pour préparer son avenir, elle n'avait qu'à s'asseoir à son bureau, nous dire d'ouvrir nos cahiers, nous dicter la phrase : « on vient à l'école pour préparer son avenir », nous l'expliquer et nous demander de l'apprendre par cœur. Il ne s'agissait pas là d'un exercice de réflexion mais d'un exercice d'obéissance à la raison des adultes. Pourquoi ne pas dire les choses comme elles sont ? Pourquoi la maîtresse a t-elle cherché à brouiller les pistes, à obscurcir notre discernement, de sorte à nous donner l'illusion que la conclusion : « on vient à l'école pour préparer son avenir » était le fruit de notre réflexion commune ? Est-ce que cela, apporter les lumières de la connaissance ?
28De plus, un détail, non des moindres, de nature linguistique, doit être pris en considération. La maîtresse du cours préparatoire avait souvent dit et répété que quand on rencontre un pronom personnel dans une phrase, on doit toujours chercher à quoi il se rapporte. La phrase de l'élève : « on vient à l'école pour préparer notre avenir » est parfaitement claire dans le français courant mais est grammaticalement fausse parce que notre, première personne du pluriel, se rapporte à on, troisième personne du singulier. En cela, la correction de la maîtresse : « on vient à l'école pour préparer SON avenir » ne tolère aucune objection. Pourtant, elle est ambiguë parce que son peut tout aussi bien se rapporter à école qu'à on. En outre, à aucun moment de son cours la nouvelle maîtresse du CE1 ne souligna ni ne permit à quiconque de souligner le piège contenu dans son axiome.


6 - LA CORRECTION
29Je ne voulais pas aller à l'école. J'avais fait le cours préparatoire jusqu'au bout. Ma maîtresse du cours préparatoire avait été très bien mais je n'étais absolument pas prête à m'engager dans une nouvelle année à l'école et si je faisais cette nouvelle rentrée scolaire, c'est exclusivement parce que j'y étais contrainte.
Alors, tout naturellement, à la question : « pourquoi on vient à l'école », j'ai répondu :
« Parce que c'est obligé. »
La maîtresse aurait pu en parler avec moi, me donner des raisons d'adulte pour justifier de cette obligation. J'étais tout à fait ouverte à la discussion, la preuve : moi, la première, j'ai levé la main dans cette nouvelle salle de classe, alors que la maîtresse venait de nous appeler à la réflexion.
À la place, elle m'a rabrouée, rabaissée comme si je venais de dire la pire des âneries. Passons !
30D'autres élèves se sont hasardées à lever la main pour présenter à la maîtresse des réponses plus nuancées : on aime bien l'école, on n'aime pas toujours très bien mais on en espère ci, on voudrait y apprendre ça…
Ça m'interpelait quelque part. Retourner à l'école pour acquérir de nouvelles connaissances ? Certainement, l'idée était alléchante mais pas tout de suite. Je n'avais pas encore digéré tout ce dont j'avais été gavée au cours préparatoire. Je voulais bien, éventuellement, retourner à l'école plus tard ; je voulais bien élaborer un futur projet d'école mais, dans l'immédiat, j'avais besoin de temps pour me reconstruire et faire miennes les connaissances que j'avais reçues au cours préparatoire. Sans cela, apprendre ne présente aucune utilité et c'est la raison majeure pour laquelle je n'acceptais pas cette nouvelle année d'école. Je savais que je ne pouvais qu'y perdre un temps précieux que j'avais à cœur de consacrer à des choses importantes.
31Rien à faire ! la maîtresse a réfuté négligemment comme de mièvres réponses toutes celles qui lui ont été présentées pour ensuite porter aux nues celle qui récita :
« On vient à l'école pour préparer notre avenir ? »
Quelle brillante élève que celle qui, au lieu de répondre avec franchise, a préféré biaiser en répétant, sans l'enrichir le moins du monde de sa pensée personnelle, un truc qu'elle avait entendu dire ! C'était une réponse de maîtresse, ça. Il fallait la laisser à la maîtresse et chercher des arguments qui nous étaient propres. C'est ça, réfléchir.
Enfin bref…
32Mon avenir, c'était mon instinct de survie, ma responsabilité. Mon avenir, c'était mon jeu de construction à moi. Il restait à la maison. Jamais je ne l'aurais apporté à l'école, de peur qu'on me l'abîmât.
Quant à l'avenir de l'école, c'est sa responsabilité, pas la mienne. Qu'elle reçoive, selon toute justice, le bien et le mal qu'elle répand ! Je n'avais pas, envers elle, le devoir de venir y perdre mon temps au nom de son avenir. Mon devoir était de m'enfermer dans ma chambre, y faire grandir dans le bonheur et la tranquillité le germe de connaissance qu'elle venait de me transmettre, de sorte à lui en offrir le fruit le jour où il serait mûr.
En conséquence de quoi « on vient à l'école pour préparer son avenir » est une réponse fausse dans les deux sens proposés et mérite un zéro.
33Qu'on en prenne son parti ou non, c'est parce qu'on y est obligé qu'on va à l'école. En plus, c'est très courageux de regarder cette vérité en face au lieu de faire la politique de l'autruche, quand on a sept ans et qu'on a le moral détruit par le fait qu'on se retrouve enfermé dans une nouvelle classe dans laquelle on se sait condamné à devoir rester assis sans bouger ni parler pour une durée équivalente au septième de l'âge qu'on a atteint. La maîtresse me doit des excuses pour m'avoir rabaissée au lieu de me féliciter. J'ai répondu avec justesse.


7 - JUSTICE !
34Étais-je la seule élève ou étions-nous beaucoup à avoir pensé à des choses comme ça ? Je n'en sais rien car, dans la classe, la maîtresse ne donna la parole à personne pour en discuter et, en récréation, personne ne voulait parler avec moi.
En récréation, les filles étaient chacune avec sa copine, elles ne se parlaient que deux par deux. Il n'y avait pas de mise en commun possible de nos impressions.
C'est inquiétant, ce comportement, quand on y pense. Est-ce là l'attitude naturelle de nos congénères ou serait-ce une défaillance comportementale provoquée par des ordres inappropriés émanant des adultes de l'école, auxquels tous les enfants sont tenus d'obéir ?
35Des ordres inappropriés ? Oui, bien sûr, il y en avait. Les adultes ne peuvent pas s'empêcher de toujours donner des ordres dont la plupart sont injustes. C'est comme ça, quand on est enfant, il faut supporter, pardonner et obéir. Des grandes personnes qui nous offrent la connaissance, on peut bien souffrir les imperfections. C'est ce que je me disais au cours préparatoire parce que j'étais très reconnaissante envers ma maîtresse qui m'apprenait à lire et à écrire.
À la rentrée au CE1, si on me forçait contre mon gré à refaire une année d'école, je ne pouvais être d'accord pour subir ces ordres inappropriés qui consistaient, en particulier, à devoir faire chaque jour le chemin de la classe à la cour de récréation et de la cour de récréation à la classe en marchant en rang et en se tenant la main deux par deux, systématiquement.
36Le fait que les filles, dans la cour de récréation, restaient toujours deux par deux, chacune avec sa copine, n'était-il pas la résultante de ce contact physique forcé de façon rituelle sur le chemin de la récréation et au retour ? Ce qui reviendrait à dire que les ordres des grandes personnes de l'école auraient eu pour effet de corrompre les âmes des enfants qui y étaient enfermés.
Marcher deux par deux en se tenant la main entre filles est avilissant. J'étais fille et j'étais faite pour aimer les garçons. Si les maîtresses voulaient traverser la vie en marchant main dans la main entre dames, c'était leurs affaires, je m'en fichais complètement mais moi, je ne consentais pas à être pervertie à ces mœurs bancales. J'y étais contrainte par une école dont je ne voulais pas et qui s'imposait à moi. C'est du viol.
37Je détestais la récréation. Je ne suis jamais parvenue à y poser mes repères ; je n'y avais pas ma place. En plus, moi qui y étais tout le temps toute seule, voilà que je m'y retrouvais encore plus bannie par le fait que la maîtresse me rabaissait tout le temps, me faisait passer pour la cancre aux yeux des autres, de sorte à graver dans les esprits de toutes les filles de la classe le sentiment qu'il n'est pas bon de penser selon la réponse que j'avais donnée, moi la première, le jour de la rentrée.
Qu'est-ce que ça veut dire, une maîtresse comme ça ? C'est pas normal !
Je voulais voir les messieurs de l'éducation nationale pour leur dire que leur maîtresse se comportait mal. Elle nous avait dit de réfléchir mais elle avait empêché le cheminement de notre réflexion commune pour nous induire en erreur.
38Hors de l'école, j'en parlai autant que possible mais je me rendis compte que tout le monde, enfant écolier ou adulte ex-écolier, réagissait à mes propos comme si son cerveau était bloqué ; comme si toutes les têtes avaient été ravagées par les manigances d'une maîtresse emberlificoteuse. Même si la plupart n'aimaient pas l'école, tous l'acceptaient comme une fatalité.
Sont-ce les messieurs de l'éducation nationale qui disent aux maîtresses de fausser le discernement des enfants quand au bien-fondé d'aller à l'école pour préparer leur avenir et/ou celui de l'école, dans un amalgame confus ?
Certes, on apprend des choses, à l'école. C'est un fait sur lequel l'accent est mis en permanence. En revanche, ce qu'on y perd est toujours passé sous silence. Les adultes sont les maîtres de la raison ; ainsi, ce qu'ils passent sous silence paraît insignifiant et sombre dans l'oubli, comme si ça n'avait jamais existé.
39En règle générale, les adultes voient beaucoup plus ce qu'ils donnent aux enfants que ce qu'ils en reçoivent. Prenons le cas de l'obéissance ! L'obéissance est un don de soi, de chaque instant, un don d'amour infini. C'est le plus beau cadeau du monde. L'enfant offre tout ce qu'il possède : lui-même, et les adultes se comportent comme si c'était un dû. Ils ne disent jamais ni s'il te plaît ni merci, ces mots qui leur sont pourtant si précieux quand c'est leur tour de faire un petit geste pour l'enfant. Les adultes ne voient pas tous les sacrifices que l'enfant fait pour eux, culpabilisent et punissent si l'enfant ne satisfait pas à tous leurs désirs mais, à les entendre, c'est eux qui sont dévoués et l'enfant qui est ingrat.
L'enfant, de son côté, ne regarde pas ce qu'il donne. Il ne comptabilise pas, ne garde pas de trace dans la mémoire, ne calcule pas, ne conserve pas créance. Alors, le jour où les adultes lui sortent, genre :
« Tu te rends compte de tout ce qu'on fait pour toi. Et toi, t'es vilain, t'es pas sage, t'es trop comme si, pas assez comme ça… »
il n'a rien à opposer. Il ne comprend pas. C'est toujours les adultes qui ont raison.
C'est ainsi que les qualités essentielles de l'enfant, émergentes du fond de son cœur, disparaissent dans le néant tandis qu'il s'efforce d'en acquérir de nouvelles, inspirées par la morale des adultes, des qualités de façade issues de raisonnements non-vertueux.


8 - LA GRANDE PORTE
40Revenons à l'école ! bien à contre-cœur !!
Quand j'y suis allée la première fois, j'avais cinq ans et je souhaitais profondément y être admise parce qu'à la maison, j'étais la seule petite au milieu des grands ; j'avais besoin de rencontrer mes pareils. En plus, à la maison, personne ne m'apprenait à lire et à écrire. Je me suis déjà vue pleurer devant un de mes petits livres ouvert parce que j'étais désespérément incapable d'en décrypter les écritures. Incontestablement, l'école était pour moi une providence.
Mon projet d'école était parfaitement défini en mon esprit : un an de maternelle pour échanger avec mes semblables et un an de grande école pour comprendre les codes de la communication écrite.
41Le grand jour tant attendu arriva enfin. Je franchis, avec Maman, la grande et lourde porte bleu foncé et pénètrai à l'intérieur de l'école maternelle.
Nous voici dans le vaste hall peuplé d'enfants. Après renseignements pris, Maman m'indiqua une dame qui était la maîtresse vers qui je devais me tourner en cas de besoin. Du moins, c'est ce que je crus comprendre.
En tout cas, l'instruction que ma mère s'acharna à rendre très claire dans ma tête, c'est celle selon laquelle je ne devais sous aucun prétexte quitter ce bâtiment avec quelqu'un d'autre qu'elle-même. Quoiqu'il pût arriver, je devais impérativement attendre ici qu'elle revînt me chercher.
Sur ce, nous nous embrassâmes et elle s'en alla.
42D'autres enfants entrèrent dans l'école, toujours et encore. Le hall avait beau être très grand, ça devenait serré. Il y avait de plus en plus de boucan et de bousculade, ce qui n'était pas du tout à mon goût. Je détestais être au milieu d'une foule tumultueuse. En plus, ça faisait un moment que j'étais à côté de cette maîtresse, à attendre qu'elle daignât m'adresser la parole mais rien. Elle restait là, debout, à papoter avec quelques autres grandes personnes et faisait exactement comme si je n'étais pas là. À l'évidence, elle n'avait pas besoin de moi et moi, dans tout ce raffut, je ne captais pas la moindre de ses paroles.
43Le vacarme me tapait dans la tête, ce n'était plus tenable. Il fallait que je sortisse de là. Je décidai donc de partir visiter le reste du bâtiment.
Je me frayai un chemin jusqu'à un couloir, le longeai et vis une porte sur la droite. Je l'ouvris et découvris une pièce déserte, dans laquelle je pénétrai.
Le calme, enfin !
44Je décidai d'en faire mon chez moi. En effet, dans mon idée de l'école, une pièce était allouée à chaque enfant pour qu'il en fît son chez soi. C'était pour moi une évidence étant donné qu'un corps de chair et un espace personnel, c'est le minimum vital. L'homme habite un corps et le corps habite un espace. Sans cela, on n'existe pas vraiment. C'est une connaissance instinctive que possèdent même les animaux dans la nature. Tout le monde à sa maison. Il ne saurait en être autrement dans une école propice au bon développement de la personne parmi ses semblables.
45Alors que je regardais paisiblement tout autour de moi pour prendre possession de la pièce, une fille de ma taille y entra. Sans doute connaissait-elle déjà ce lieu parce qu'elle se dirigea droit vers un tiroir, qu'elle ouvrit, et en sortit des cubes en plastique de couleurs vives, qu'elle posa devant moi, sur une tablette, comme pour les partager avec moi.
« Je m'appelle Sylvie. Et toi, comment tu t'appelles ?
- Angélique mais d'habitude, c'est les grandes personnes qui disent tout l'temps ça en premier. T'aimes bien, toi, parler d'prénoms ?
- Non mais on m'a appris à faire comme ça.
- T'es déjà venue à l'école, alors ?
- Mouais, l'année dernière.
- Ça a l'air de t'rendre triste. Moi, c'est mon premier jour d'école et ça m'rend heureuse. Par contre, la foule, j'aime pas du tout. J'préfère être au calme. C'est pour ça qu'chuis venue là.
- Moi non plus, j'aime pas la foule. J't'ai vue partir alors chuis venue te rejoindre… »
46Nous continuâmes à discuter gentiment de choses et d'autres en manipulant les cubes en plastique. À la base, je ne voyais aucune utilité à ces objets mais la fille, en face de moi, m'expliqua qu'elle discutait mieux quand elle avait les mains occupées.
Soudain, elle se tut et alla à la porte, regarda dehors et me dit :
« Faut y aller. Viens ! ys s'en vont. Faut les rejoindre.
- J'croyais qu't'aimais pas la foule ?
- Ben non mais faut suivre, répondit-elle en laissant tomber ses bras sur le côté, en signe de résignation. Tu viens !
- Non, moi, j'viens pas à l'école pour suivre. C'est pas dans mon caractère. »
47Elle ricana et partit. Je restai là toute seule, un peu déçue qu'elle eût préféré suivre la foule que rester avec moi. Tant pis ! je n'avais plus qu'à attendre une autre visite.
J'attendis longtemps. Je n'entendais plus un seul bruit à l'extérieur. Où étaient-ils donc tous partis ? Pourquoi personne ne venait-il me voir ? Allais-je me décider à sortir de mon chez moi pour aller rendre visite à d'autres enfants chez eux ? Non. Je choisis de rester dans ma pièce et de continuer à les attendre pour les recevoir la première.
Afin de préparer leur venue, n'ayant pas de quoi cuisiner, je m'évertuai à habiter mon espace en chantant des chansons que je connaissais.
48Enfin ! sans doute attiré par le son de ma voix, quelqu'un entra dans ma pièce. Cependant, ce n'était pas un enfant, c'était une dame en blouse bleue.
« Ben, qu'est-ce que tu fais là, toi ? Comment ça s'fait qu't'es pas dans ta classe ? »
Ainsi s'effondra l'école de mes rêves.


9 - RÉSURGENCE DÉMONIAQUE
49La population augmentait tant à Courbevoie que l'école maternelle était devenue trop petite pour accueillir tous les enfants. Du coup, la municipalité venait de construire une annexe. Les gens de l'école avaient décidé que les enfants de trois ans et de quatre ans resteraient dans le bâtiment principal tandis que ceux de cinq ans iraient à l'annexe. D'ailleurs, ils y étaient déjà. C'est ce que m'expliqua la dame en blouse bleue après s'être présentée à moi comme étant une dame de service et avoir cherché mon nom sur des listes.
« Bon ben tu vas venir avec moi, j'vais t'y emmener.
50- Non, j'peux pas, ma maman a dit que j'ai pas l'droit d'sortir du bâtiment avant qu'èe vienne me chercher. »
La dame de service insista et insista encore. Peut-être pourrais-je retrouver en moi le contenu de cette conversation afin de vous décrire ce qui, des paroles et du comportement de cette dame, me convainquit que je devais la suivre mais je m'en garderai car je ne voudrais surtout pas que quelque méchant utilise ces informations pour enlever un petit enfant. Le fait est qu'après mûre réflexion, la sagesse, en mon for intérieur, m'indiqua que je devais obéir à la dame de service.
Je quittai donc cette belle bâtisse qui aurait dû être mon école et la dame de service me mena… sur le chantier en pas-fini qui était à côté de chez moi.
51Quand je dis chantier en pas-fini, c'est qu'il s'agissait en fait de mon interprétation de l'appellation bâtiment en préfabriqué que j'entendais toujours et dont Maman disait : « qu'est-ce que c'est moche » à chaque fois que nous passions devant. Il faut dire que la poussière du chantier était toujours là, les murs extérieurs n'étaient pas peints ; au lieu d'une grande et belle porte d'entrée, il n'y avait qu'un triste grillage… même pas de drapeau français. Décidément, ça ressemblait bien plus à un chantier en pas-fini qu'à tout autre chose mais bon… je trouvai ça rigolo d'entrer dans ce machin que j'avais vu se construire, quelques mois plus tôt, par la fenêtre de la cuisine.
52Nous traversâmes la cour et la dame de service me fit entrer dans ma classe.
Quand la porte de cette salle s'ouvrit devant moi, ce que j'y découvris fit immédiatement resurgir en ma mémoire un souvenir très lointain et très vif : celui de la terrifiante représentation de l'enfer.
Je ne parle pas des représentations modernes de l'enfer, adoucies par l'église catholique. Non, ce souvenir remontait à des temps antiques et barbares, où l'on représentait l'enfer par d'horribles démons, debout, les uns derrière les autres, entravés au cou par de lourdes chaînes qui les empêchaient de quitter leurs places et de communiquer entre eux, étant donné qu'ils faisaient face chacun à celui qui lui tournait le dos et tournaient le dos chacun à celui qui lui faisait face.
D'où me vint cet atroce souvenir ? Certainement pas des cinq années que je venais de passer dans ma tendre famille. Rien à voir. Il remontait à des temps beaucoup plus anciens, des temps révolus ; des temps que j'avais cru révolus à jamais. Cependant, le spectacle auquel j'assistais était plus terrible encore parce que ce n'étaient pas des démons qui étaient enchaînés les uns derrière les autres mais des enfants, des petits enfants innocents aux regards dépités.
53Concrètement, ils étaient assis, au lieu d'être debout, devant des tables et, y regardant mieux, il m'apparut qu'ils n'avaient aucune chaîne visible. Pourtant, j'avais vraiment l'impression qu'ils ne pouvaient pas se mouvoir librement, qu'ils étaient condamnés à rester là, alignés les uns derrière les autres, dans l'impossibilité de communiquer entre eux étant donné qu'ils faisaient face chacun à celui qui lui tournait le dos et tournaient le dos chacun à celui qui lui faisait face, dans l'impossibilité de vaquer à leurs occupations réelles et respectives.
Cette vision furtive de l'enfer ne m'inquiéta pas pour moi-même, étant donné que j'avais parfaitement compris du premier coup d'œil que rester dans cette école était pire que la mort, je ne risquais pas de faire ce choix catastrophique.
Une dame était debout face aux enfants. C'était la maîtresse. Était-elle là pour les aider à se sortir de la démence qui les avait conduits à vouloir s'enfermer dans cette triste agonie ? Sans doute, c'est ce que je supposai, pleinement confiante.
54La dame de service raconta à la maîtresse, avec ses mots à elle, des mots de grande personne, l'histoire qui m'avait conduite jusqu'ici et la maîtresse me demanda de me nommer ; ce que je fis, en articulant soigneusement, dans un de mes plus beaux saluts théâtraux, tel qu'on m'avait appris à la maison.
Je voulais, par ce geste, lui être agréable mais la maîtresse répondit à mon salut gracieux par un regard cassant.
55Assise dans la classe, une fille que j'avais déjà vue trépignait en me faisant des grands signes, montrant une chaise libre à côté d'elle.
La voyant faire, la maîtresse me dit sèchement :
« Va t'asseoir à côté de Sylvie ! »
Sylvie ? Il me semblait bien que c'était précisément le prénom que cette fille m'avait présenté pour sien et j'avais bien envie d'aller me réfugier auprès d'elle, seule présence apparemment amicale dans ce sombre contexte. Malgré tout, ne voulant pas contrarier la maîtresse une seconde fois, il me sembla prudent de lui demander confirmation d'abord.
« C'est elle, Sylvie ?
- Ben évidemment »
répondit encore plus sèchement la maîtresse.
56Moi, Angélique, cinq ans, qui, pour la première fois de ma vie, quittais ma famille pour venir, toute seule, courageusement, à la rencontre de mes semblables, j'étais debout, devant tous les enfants de la classe qui étaient assis, alignés les uns derrière les autres, et me regardaient, quand j'entendis la maîtresse me présenter en ces termes :
« Elle est vraiment pas dégourdie, celle-là ! »


10 - MON LIVRE SORTIRA
57Je m'assis à la gauche de Sylvie. En effet, si les tables et chaises qui figuraient les chaînes auxquelles étaient entravés les enfants étaient alignées sur trois ou quatre colonnes, elles l'étaient deux par deux et non une par une.
Sylvie m'acueillit joyeusement :
« J'ai gardé la place exprès pour toi. »
Ça me fit chaud au cœur seulement, je ne voulais pas la décevoir mais je me dus de la prévenir que je n'allais pas rester dans cette école. Ce n'était pas du tout ce qu'il me fallait. J'attendais midi que ma mère revînt me chercher et après, fini, je ne reviendrais plus.
58« Maintenant qu't'as vu c'qui s'passe ici, tu crois pas qu'on va t'laisser partir »
intervint sèchement la maîtresse, qui était debout devant tout le monde.
La maîtresse reprit Sylvie avec intransigeance et indulgence sur le fait qu'en classe, tous les enfants doivent se taire et écouter la maîtresse puis, vivement, elle tourna vers moi un regard fixe et dur, en silence.
59Non mais ça va pas la tête ! Bien sûr que ma mère allait revenir me chercher à midi. La dame ne put le nier. Et puis, si ça l'embêtait que je pusse voir ce qui se passait dans cette salle et repartir ensuite, c'est avant d'en ouvrir la porte devant moi qu'il aurait fallu me le dire. Je ne serais pas entrée, je n'aurais pas regardé. J'aurais prévenu que tout ce que j'allais voir, entendre et vivre serait rendu public.
La veille au soir, quand j'étais dans mon lit, avant de m'endormir, j'avais été visitée et j'avais reçu pour mission de rendre témoignage de tout ce qui se passait à l'école. Mon livre était béni, nul ne pouvait plus s'opposer à l'accomplissement de ma destinée.
60Je ne pouvais pas tenir un journal à la manière des gens qui savent écrire, en répertoriant chaque soir le contenu de ma journée passée puisque, précisément, je ne savais pas écrire. Je procèdai différemment. Au moment où je franchissais la porte de l'école avec ma mère, j'imaginai dans ma tête que j'ouvrais un livre qui ne contenait que des pages blanches, puis j'imaginai ma main griffonner sur le papier, comme j'avais vu faire à la maison. Tout ce que je me voyais crayonner était supposément le contenu de ce que j'étais en train de vivre. Ainsi, tout ce que j'ai raconté, la foule que je quittais, Sylvie qui me rejoignait, la dame de service, l'arrivée dans la classe… tout cela, je l'ai vécu sans jamais lâcher un seul instant ma plume imaginaire.
C'est Nani qui m'avait donné cette méthode quelques mois plus tôt. Elle m'avait dit qu'en procédant de la sorte, mon livre s'écrirait au fond de moi et qu'un jour viendrait où il me serait possible de le retrouver en moi et le retranscrire sur papier.
61Moi, j'avais attendu mon entrée à l'école pour mettre mon projet à exécution. C'était le point de départ que j'avais choisi pour ouvrir mon livre, afin de rendre hommage à l'école qui allait m'apprendre à lire et à écrire. Je croyais que je n'aurais à en dire que de belles choses. Je voulais chanter les louanges de l'école pour lui rendre gloire.
Alors si, en définitive, je n'avais à en dire que des choses moches dont elle ne pouvait pas être fière, tant pis pour elle ! Ce serait dit quand même.


11 - ASSIS, PAS BOUGER !
62S'adressant à tous les enfants qui étaient assis, la maîtresse parla de l'école et de son fonctionnement. Les choses qu'elle dit étaient beaucoup trop nombreuses pour que je pusse les répertorier dans mon livre. C'étaient des paroles et des paroles et des paroles de grandes personnes. Je n'avais pas le temps de me pencher sur une donnée qu'elle venait d'énoncer que déjà elle en avait énuméré mille autres, dans une suite dont la logique m'échappait. C'était un monologue incessant qui faisait dérouler tout un mode de pensées de grandes personnes, telles qu'elles défilent dans un cerveau de constitution adulte en pleine activité ; construites et méthodiques.
63Figée sur cette chaise, je sentis mon cerveau se paralyser de même, tant il était lié à mon corps. Son fonctionnement en était entravé et le flot d'informations dont la maîtresse nous inondait en était d'autant plus impossible à analyser. La réflexion exige des postures appropriées que j'étais habituée à adopter naturellement quand j'étais à la maison. La maîtresse, quant à elle, s'exprimait avec une pleine liberté de mouvement, allant et venant entre les colonnes de tables et d'enfants, retournant s'asseoir à son bureau et s'en relevant à son gré. Ça, je pus l'écrire.
On aurait dit que la dame voulait mettre au fond de moi des affirmations que je n'aurais pas vérifiées au préalable, que je n'aurais peut-être même pas vues passer. Le seul moyen de me protéger était de me déterminer à rejeter systématiquement de mon esprit tout ce que je n'avais pas soumis à l'analyse de ma réflexion comme potentiellement faux. C'est difficile.
64Les enfants, inhibés, regardaient fixement la maîtresse d'un regard éteint. Était-ce donc la vie qu'ils avaient choisie ? Ce mode de vie les rendait-il heureux ? Depuis quand étaient-ils dans une école comme ça ? Savaient-ils qu'une autre façon de vivre existait ? Depuis quand venaient-ils à l'école ? Se souvenaient-ils de la vie d'avant ? Voulaient-ils rester là et continuer à vivre dans cette inertie ?
Un enfant agita, d'un geste vif, les jambes sous sa chaise et il donna simultanément un coup de rein en avant. Visiblement, quelque chose en lui venait de lui dire :
« Lève-toi, maintenant ! »
Il réprima ce geste, révélant une contradiction entre ce qui lui était demandé et ce qu'il avait envie de faire. Cela ne me parut pas extravagant en soi. Quand on vit avec des grandes personnes, on est souvent amené à devoir obéir à leurs ordres qui vont à l'encontre de ce qu'on a envie de faire. Devoir rester assise un long moment, c'est une contrainte qui m'était familière.
65Le dimanche matin, par exemple, j'allais à la messe avec ma famille. On me demandait de rester, bien sage et bien mignonne, assise sur un banc avec tout le monde. Les grands se levaient pour chanter, j'écoutais les belles voix et leur écho dans l'église et, la plupart du temps, le curé disait des paroles aux sonorités floues, l'écho en renvoyait un son plus vague encore, le curé lançait d'autres paroles inaudibles, l'écho y répondait et ainsi de suite. C'étaient des propos à l'attention des grandes personnes. Moi, je n'avais pas à m'en occuper.
« C'est Dieu qui choisit quelles paroles il met dans les oreilles d'untel »
disait ma mère.
Même, des fois, pour me passer le temps, mes parents me donnaient à feuilleter un magazine pour enfants que l'on trouvait sur un présentoir à l'entrée de l'église.
Après, nous sortions de l'église et c'était fini. Le petit Jésus nous renvoyait à l'extérieur pour vivre une semaine d'amour et de partage.
66Devoir rester longtemps assise, ça m'arrivait aussi à table, le dimanche midi, quand il y avait des invités à la maison ou que nous étions nous-même invités. Là encore, il y avait des paroles, des paroles et des paroles de grandes personnes, dans tous les sens, que les grands s'adressaient entre eux. Il y avait de tout dans leurs propos, depuis « passe-moi l'sel » jusqu'à de longs blablas très animés et constamment entrecoupés de voix passionnées, qui me passaient bien au-dessus de la tête. D'ailleurs, vouloir mettre son nez partout, quand on est enfant, ça peut être mal vu par les grandes personnes. Je les laissais dire et jouais discrètement avec ma nourriture. Et puis, quand je me sentais interpelée par un sujet de conversation à ma portée, j'y prenais part.
Si le plus agréable, dans ces longs repas, était de s'entendre dire :
« Allez jouer, les enfants ! On vous appellera pour le dessert »,
cela restait des réunions vivables et acceptables, auxquelles nos parents tenaient à nous introduire.
67En outre, ces messes et repas de famille ou entre amis étaient longs pour les enfants parce qu'ils étaient conçus pour les adultes. Nous (moi, mes frère et soeur, les enfants des gens que nous rencontrions), les partagions avec les grandes personnes parce que nous vivions avec des grandes personnes. C'était pour nous un instant de rencontre avec le monde des adultes et après, c'était fini. Nous retournions à nos vies et occupions notre temps selon notre nature enfantine, qui a besoin de beaucoup plus de mouvement.
Si l'école était conçue pour les enfants, comment se faisait-il qu'ils dussent y ruiner leur nature en restant assis à écouter un blabla non adapté à leur constitution cérébrale ?


12 - J'AI TOUT VU !
68L'enfant dont je parlais tout à l'heure, que j'avais vu bouger sur sa chaise, était visiblement las d'être là. Ça ne répondait pas à ma question à savoir s'il était ou non heureux d'être dans cette école. Il me fallait plus d'indices.
Aussi, je l'observai minutieusement.
C'était un garçon. Il avait les cheveux blonds et bouclés. Il était assis en arrière de moi, sur ma gauche.
La maîtresse continuait encore et encore son assommant blabla.
Le garçon recommença à avoir des mouvements de jambes sous la table, plus contenus mais de plus en plus fréquents et impatients.
69Alors, son regard s'éveilla et je pus lire en lui qu'il était malheureux et en colère. Non, certainement, il ne voulait pas être là. Le pauvre ! C'est terrible de voir un enfant condamné à cela contre sa volonté et contre toute justice. Jusqu'à présent, ayant baigné exclusivement dans mon univers familial, j'aurais été loin d'imaginer qu'un tel enfer eût pu exister si près de chez moi. Moi, je me promis de ne jamais oublier ce garçon quand je serais retournée dans mon monde, jusqu'à ce qu'il fût sorti de là.
Contrairement aux paroles de la maîtresse, ma promesse plongea et se logea au plus profond de mon âme.
Au bout d'un moment, le garçon aux cheveux blonds et bouclés se rendit compte que je l'observais et je lus dans ses yeux que ça lui déplaisait parce qu'il éprouvait de la honte à être vu dans cette situation dégradante. Je continuai quand même à l'observer pour emporter son souvenir avec moi parce que je savais que ma promesse ne me laisserait aucun repos jusqu'à ce qu'il soit sauvé de là.
70Midi arriva tout de même. Maman se présenta sur le seuil de la porte et je rentrai à la maison avec elle. C'est là que j'appris que cette école de l'enfer était obligatoire sur la terre, que je devais y retourner le tantôt, le lendemain et tous les autres jours ; c'est UNE VIE QUI S'EFFONDRE dont j'ai fait le récit au chapitre quatre.
Tout ce que ma mère trouvait de mieux à me dire à ce sujet, c'est :
« Estime-toi heureuse d'avoir passé à la maison les cinq premières années de ta vie. C'est pas l'cas d'tous les enfants. »
71À l'école, la maîtresse tenait le discours inverse. L'annexe en préfabriqué dans laquelle nous étions abritait deux classes de grande section et quand la maîtresse discutait avec la maîtresse de l'autre classe, elle me désignait en disant, genre :
« Regardez-moi ça ! Voilà c'que ça donne quand les parents tardent à mettre leur enfant à l'école. »
Je savais compter jusqu'à 10, je savais reconnaître et nommer les lettres de l'alphabet, je savais énumérer dans l'ordre les jours de la semaine, je connaissais ma gauche et ma droite, je connaissais les couleurs de l'arc-en-ciel. Je savais même chanter la gamme en montée et en descente mais la maîtresse écarta cette performance, mon chant lui faisant apparemment le même effet que le salut théâtral par lequel je m'étais présentée à elle le premier jour.
Non, à l'évidence, ce qui lui déplaisait dans mon entrée tardive à l'école était le fait que je découvrais avec un regard neuf ce vers quoi les autres enfants avaient glissé lentement sans vraiment s'en rendre compte. Un enfant lucide est un enfant qui dérange.


13 - C'EST MON TEMPS…
72Au cours préparatoire, j'appris à lire et à écrire et bien d'autres choses avec une maîtresse gentille mais le fonctionnement de l'école, en trame de fond, était toujours le même, toujours aussi pénible et nocif. Alors quoi, y retourner une année supplémentaire ? Et après, quand est-ce que ça allait s'arrêter ? Allais-je devoir y perdre tout le reste de mon enfance ?
Alors oui, l'école clame haut et fort qu'elle apporte des connaissances mais ce qu'on y perd est considérable et ça, elle n'en parle jamais ; ça disparaît dans l'inconnu.
« Eh ben, sers-toi de tes talents maintenant ! Comme ça, même si tu les perds par la suite, ys disparaîtront pas dans l'inconnu. Tu les garderas en souvenir. »
suggéra ma mère.
73Deux jours plus tard, Maman m'annonça la grande nouvelle :
« Cette année, on va faire le réveillon chez tonton Frédéric et tata Lili.
- Chouette !! »
Chaque année, pour le réveillon du jour de l'an, un bal costumé était organisé sur un thème spécifique choisi par l'hôte de la fête et Maman, qui était douée pour la couture, nous fabriquait de magnifiques costumes avec grand plaisir.
Tonton Frédéric et moi, nous étions les deux plus grands fêtards du monde. Quand la fête commençait, mon cœur se gonflait d'euphorie et j'étais chargée à bloc d'une électricité qui me portait jusqu'au bout de la nuit. C'était féerique !
74« J'ai eu tata au téléphone, poursuivit Maman. Cette année, le thème de déguisements qu'elle a choisi avec Tonton, c'est les personnages de légende. T'as une idée du déguisement qu'tu voudrais, toi ?
- …
- Bon ben, réfléchis ! Comme tous les ans, ça s'décide à la rentrée d'septembre, ça nous laisse le temps d'bien préparer la fête.
- Pourquoi "nous" ? Y a qu'toi qui prépares la fête. Tu fais les déguisements et nous, on fait rien. J'dis pas que j'veux faire les déguisements, j'aime pas la couture.
75- Ben justement, cette année, Tata a eu l'idée de demander à tous ses invités de préparer un petit spectacle pour le réveillon, des sketchs ou autre. Ça te dirait qu'on monte un spectacle en famille, de notre côté, avec Papa ?
- Pour jouer la comédie au réveillon, sur une scène, devant tonton Frédéric, tata Lili et tous leurs invités ?
- Ben, ce sera pas une grande scène, juste un coin d'leur appartement.
- Oh oui ! mais pas seulement Papa, toi et moi, hein ? Faut que Caki et Nani jouent avec nous. »
76Le lendemain, après l'école, alors que j'étais tranquillement dans la salle à manger, Maman y entra en brandissant un petit livre à la couverture jaunâtre et me dit :
« Regarde c'que j'ai trouvé ! C'est le script d'une pièce de théâtre. L'histoire met en scène cinq personnages dont le rôle principal est tenu par un enfant de sept ans.
- J'ai sept ans !
- Ça tombe bien ! On peut envisager de la présenter chez Tonton et Tata pour le jour de l'an, si t'arrives à apprendre ton texte.
- J'veux l'faire.
- D'accord, j'te confie le script mais c'est à toi d'te débrouiller toute seule pour l'apprendre. T'auras personne derrière ton dos pour te pousser à l'faire. Si toi, toute seule de ton côté, tu t'arranges pour connaître ton texte, on sera là pour te donner la réplique mais si ça n'avance pas assez vite pour être prêt à temps, tant pis, on laisse tomber. On fait les choses bien ou pas du tout. »


14 - … ET JE LE PRENDS
77J'allai m'enfermer dans ma chambre, m'assis par terre sur le grand tapis et posai devant moi le livre ouvert à la première page.
N'avais-je pas dit qu'après le cours préparatoire, je voulais m'enfermer dans ma chambre et mettre à contribution mes connaissances nouvellement acquises, en matière de lecture et écriture, à ma guise, selon mes envies ? Eh bien voilà ! c'est exactement ce qui m'était donné de faire, parallèlement à cette nouvelle année de scolarité qui m'était imposée.
78Était-ce possible ? Avant d'aller à l'école, je voulais, du plus profond de mon cœur, savoir lire le contenu de mes petits livres d'enfant mais, en fin de compte, une fois au cours préparatoire, le travail exigé par la maîtresse avait été si fastidieux que, chaque soir, après mes devoirs, j'avais eu le cerveau bien trop saturé pour avoir envie d'ouvrir encore un livre. J'avais remis ça à plus tard, toujours et encore, mais l'envie n'était jamais revenue. Je ne pouvais plus regarder mes petits livres sans avoir cette espèce d'impression que l'école avait fait naître en moi : la flemme.
Si je devais refaire encore une nouvelle année d'école, ça risquait de recommencer pareil. Alors, de toute la force de ma volonté, je plongeai mon énergie dans ce nouveau livre avant que la nouvelle maîtresse, l'emberlificoteuse à points de rousseur, ne m'en vidât.
79Facile ! ce livre-là, c'était autre chose qu'un simple livre. C'était le réveillon, la fête, tonton Frédéric avec sa grosse voix enthousiaste et ses cigarettes qui sentaient bon. Ce livre, posé devant moi sur le tapis de ma chambre, c'était une pièce de théâtre véritable, digne de la Comédie Française et l'héroïne de l'histoire, c'était mon rôle.
Bon, moi, à la base, mon idée était d'aller à l'école apprendre à lire et à écrire pour ensuite ouvrir, seule dans ma chambre, des livres dans lesquels j'aurais découvert la science, pas la littérature mais Nani m'avait expliqué que j'étais trop petite, les livres de sciences n'étaient pas à ma portée. Pourtant, tous les mots s'écrivent suivant la même codification. Je supposais donc que quand on sait lire, on sait tout lire.
Enfin, bref…
80Du point de vue de l'école, si l'on en juge à mon année de cours préparatoire qui venait de s'achever, je ne savais lire que très moyennement parce que je lisais lentement et raccrochais sur tous les mots alors que d'autres filles de ma classe lisaient beaucoup plus vite. Ça dérangeait la maîtresse parce que, quand c'était moi qui lisais, elle trouvait que je faisais perdre son temps à tout le monde. Pour moi, cette lenteur ne constituait pas une gêne, du moment que je détenais les clefs pour enfin découvrir tous les messages qui foisonnaient autour de moi, sur tous les emballages quelconques, les bouteilles sur la table, les autocollants sur les carrosseries des voitures…
En l'occurrence, ce qui était apparu comme une difficulté aux yeux de la maîtresse fut un atout parce qu'ayant du mal à lire vite et raccrochant sur tous les mots, lorsque j'avais lu, dans mon script, la même phrase deux ou trois fois, il m'était plus aisé, pour me la remettre à l'esprit, de m'appuyer sur ma mémoire que de la relire encore.


15 - LES AMATEURS RÉPLIQUENT
81Dès lors, on me vit fréquemment sortir de ma chambre, poser le livre ouvert entre les premières mains que je trouvais libres et dire :
« Tu m'donnes la réplique ! »
Ensuite, je retournais dans ma chambre jouer à… apprendre encore et encore le texte de la pièce. Je n'avais plus envie de faire que cela.
Puis, Maman me conseilla de changer de méthode, c'est-à-dire de ne plus m'acharner à apprendre la première scène de bout en bout parce qu'à la longue, selon elle, ça aurait pu finir par me paraître rébarbatif. Ce n'est pas ainsi qu'il faut procéder.
« Feuillette le livre, promène-toi à l'intérieur de la pièce, découvre les différentes scènes et quand tu trouves un passage qui te plaît, amuse-toi à l'apprendre ! Plus tard, tu pourras revenir sur ce que tu as vu précédemment. Tu le retrouveras avec l'esprit frais et ça te paraîtra plus facile. »
Je fis ainsi.
82Puis survint ce qui, à première vue, avait tout d'un enquiquinement.
Forcément, fallait qu'ça arrive !
Ma mère qui, jusque-là, m'avait laissée faire à ma guise, me présenta le livre ouvert à une page déterminée, m'indiqua plusieurs lignes qu'elle avait reliées entre elles par un trait de crayon et me dit :
« Tiens, apprends ce passage !
- J'croyais qu'c'était moi toute seule qu'avais l'droit d'décider d'apprendre les passages dans l'ordre que j'veux.
- Ben ouais mais nan, t'es pas toute seule, dans la pièce. Nous aussi, on joue. Papa et moi, on a eu envie d'apprendre ce passage-là. Alors, apprends-le avec nous, pour nous donner la réplique ! »
Ouais ? Et pourquoi c'est pas eux qu'apprennent un des passages que ch'sais d'jà ? C'est toujours comme ça, avec eux, faut toujours qu'ça soit eux qui décident. « On va t'laisser faire comme tu veux… » Tu parles ! c'était trop beau pour durer.
83Je retournai dans ma chambre en bougonnant, m'assis par terre et lus le passage en question. Ce qui était écrit ne tarda pas à me rendre le sourire.
C'était une pièce comique dans laquelle j'étais une fille de la haute et mes parents incarnaient les domestiques. Du coup, c'était moi qui donnais les ordres et eux qui étaient obligés de faire mes quatre volontés.
Il ne me fallut que quelques instants pour apprendre le passage que ma mère m'avait demandé. Je commençais à être bien entraînée à mémoriser des répliques. Il ne s'agissait que de simples scènes de la vie, c'est beaucoup plus facile à retenir que les récitations de l'école et pour ce qui est de mettre le ton, ça coule de source. Le plus long fut d'attendre que mon père fût rentré du travail et dispos pour échanger nos répliques.
84Ça y était. Papa et Maman étaient debout, face à moi et, conformément au texte, je leur demandais de danser afin de me divertir.
Mes parents, prenant un air embêté :
« Oh non, Mademoiselle ! nous n'allons tout de même pas danser.
- Dansez ! Je le veux. »
insistai-je en tapant du pied.
Il n'était peut-être pas dit, dans le script, qu'il fallait taper du pied. Cela était mon interprétation personnelle.
Mes parents simulèrent un sursaut, se prirent les deux mains, tout en restant côte à côte, et esquissèrent, avec un sourire simplet, un petit pas de danse que je n'avais jamais vu nulle part, levant les genoux bien haut et penchant la tête de gauche à droite et de droite à gauche, en rythme.
Cela avait un effet visuel très rigolo et surprenant qui n'était pas dans le script. J'y avais seulement lu que mon personnage leur ordonnait de danser et qu'ils s'exécutaient. Cette manière de faire était l'interprétation de gens qui connaissent l'art du spectacle.
Je suis fille de comédiens amateurs.
85À ce propos, ma mère tint à souligner l'honorabilité de l'amateurisme que le monde du travail tend à minimiser à son profit. En effet, un amateur est quelqu'un qui œuvre en dehors du monde du travail, par amour, par passion ; tandis que celui qui agit au sein du monde du travail est un professionnel. Cependant, le monde du travail emploie couramment le terme d'amateur pour désigner un de ses membres qui travaille mal et que, par conséquent, il cherche à renier en tant qu'un des siens. Ainsi, l'amateur est perçu comme un mauvais travailleur, l'amateurisme s'en trouve dévalorisé par rapport au professionnalisme ; de cet abus de langage naît l'illusion que rien ne peut sortir de bon que du monde du travail.
Cela est absolument faux. Quiconque reçoit de l'argent en échange de ce qu'il fait est un professionnel, pas un amateur. Celui qui fournit un mauvais travail en échange de l'argent qu'il gagne est un professionnel incompétent, pas un amateur. Le véritable amateurisme est largement supérieur au professionnalisme car son seul maître est l'amour. Il ne saurait, en aucune manière, être corrompu par l'argent. Rendons-lui ses lettres de noblesse !


16 - PREMIÈRES RÉPÉTITIONS
86Quelques semaines avaient passé et je me donnais toujours à fond dans l'apprentissage du texte de la pièce. Alors, mes parents me rejoignirent et invitèrent mon grand frère et ma grande sœur à en faire de même, fixant un objectif intermédiaire : que tout le monde connaisse son texte pour les vacances de la Toussaint, afin de les consacrer aux répétitions.
Afin d'avoir plus d'espace, nous passâmes ces vacances à Cesson. Une estrade fut montée au fond du salon, un décor succinct fut installé, quelques accessoires furent regroupés et les premières scènes furent répétées.
Cette fois, il n'était plus question de faire les choses à ma guise parce que les répétitions ne peuvent se faire que sous la direction d'un metteur en scène et ça, ça ne pouvait pas être moi parce que je n'y connaissais rien en la matière. Il fut convenu d'un commun accord que ce serait Maman.
Le metteur en scène décida que les répétitions dureraient deux heures par jour avec une pause de dix minutes, voire plus si j'en éprouvais le besoin. Il s'avéra très vite que j'éprouvais effectivement un besoin au sujet de cette pause : la faire sauter parce que j'avais envie de répéter et répéter encore. Je ne voulais rien faire d'autre, n'avais que cela dans la tête, ne ressentais aucune fatigue et ne voulais pas perdre de temps. La pose n'ayant été prévue que pour moi parce que j'étais petite et que deux heures, ça risquait de me faire long, il n'y en eut jamais.
87La plupart des scènes se jouaient entre mon père, ma mère et moi. Ce sont celles que nous répétâmes en premier. Caki et Nani n'y assistèrent pas. J'y appris toutes les règles de l'interprétation théâtrale.
Quand on répète un passage, il est rarement bien joué du premier coup. Pour autant, il ne faut jamais s'interrompre avant la fin de la dernière réplique du passage qu'on a choisi de travailler, même si on se trompe de paroles, de ton ou de gestes ; ceci afin de s'habituer à enchaîner quoiqu'il arrive. Si on s'aperçoit que quelque chose doit être amélioré, ce n'est pas grave, on poursuit. Ce n'est que quand on a terminé de jouer le passage en question qu'on discute de ce qui n'allait pas et qu'on recommence, autant de fois qu'il le faut, jusqu'à ce que ce soit bien interprété.
Ma mère, qui me connaissait bien pour m'avoir souvent aidé à faire mes devoirs, me disait parfois :
« Si t'en as marre, on laisse de côté…
- Non ! J'veux recommencer. Cette fois, ce sera parfait. »
Je ne me reconnaissais pas moi-même. Je n'en avais jamais marre. On aurait dit qu'une fée m'avait donné un coup de baguette magique sur la tête.
88Certains passages de la pièce ne faisaient pas intervenir mon personnage.
« Si tu veux, pendant qu'on répète, Papa et moi, tu peux aller jouer dans le jardin, proposa ma mère. Y fait beau, profites-en !
- Oh ! J'ai pas l'droit d'vous regarder ?
- Si, t'as l'droit… mais à condition d'pas nous embêter. »
Je m'assis sur une chaise et regardai en silence mon père et ma mère jouer un passage déterminé. Quand ils eurent terminé, je fis remarquer que mon père s'était trompé dans une réplique.
« Ben non, c'est bien ça, on a bien dit notre texte. »
Non, non. J'étais formelle, mon père avait dit un mot à la place d'un autre. Ça ne modifiait pas le sens de la réplique. N'empêche ! le texte doit être respecté à la lettre.
Mon père alla chercher le script qui était posé sur le guéridon, y regarda et constata que j'avais raison.
Eh oui ! je ne connaissais pas seulement mon rôle, je connaissais la pièce dans son entier, au mot près.


17 - CŒURS OBSCURS
89Et Caki et Nani, dans tout ça ? Je ne voulais pas qu'ils fussent en reste, les pauvres ! C'est pourquoi j'avais absolument tenu à les faire participer. Mon pauvre Caki ! il ne faisait qu'une courte apparition sur la fin et n'avait que trois ou quatre répliques. J'avais peur qu'il en fût vexé et attristé.
Aussi, j'insistai vivement pour le faire venir. Après tout, si petit son rôle fût-il, il devait bien le répéter aussi. Maman l'appela et il descendit de sa chambre.
« J'ai jamais dit que j'voulais faire du théâtre, rouspéta-t-il. J'ai pas dit qu'j'étais d'accord.
- Oh ! mais ça fait plaisir à ta p'tite sœur, répondit Maman. Juste un quart d'heure, j'te demande qu'un quart d'heure. »
Finalement, une fois sur l'estrade, Caki tint très bien son rôle. Il savait son texte. Il avait l'air d'y prendre plaisir. Pourtant, il arriva un moment où, Maman nous ayant invités à reprendre le passage encore une fois, il lui mit sa montre sous le nez :
« Le quart d'heure est passé »
et remonta s'enfermer dans sa chambre.
90Nani avait un rôle un peu plus important que celui de Caki et, surtout, elle était seule sur scène quand le rideau se levait.
Elle incarnait la mère de Berthe, mon personnage. Elle avait prévu de sortir en soirée et, croyant Berthe endormie, donnait aux domestiques l'ordre de veiller sur elle. À la fin de l'histoire, elle revenait de sa soirée et les domestiques, peu fiers des bêtises qui s'étaient succédées, lui faisaient croire que Berthe avait bien dormi pendant tout le temps et qu'il ne s'était rien passé du tout.
Par le fait, je ne jouais pas directement avec Nani. Elle ouvrait le spectacle et le terminait quand, moi, je faisais semblant de dormir.
Était-elle contente de participer à notre pièce ? Au départ, cela m'avait paru évident, étant donné que c'était pour moi-même un immense bonheur de jouer la comédie mais compte tenu de l'attitude de Caki, je me posai la question et la lui posai. Elle ne me répondit jamais, du moins pas clairement. Elle accomplissait ses répétitions consciencieusement, puis retournait dans sa chambre se consacrer à ses études pour le bac.
91Et papa, alors ? Était-ce seulement pour me faire plaisir qu'il se donnait tant de mal ?
« Oh ! non. Ton père est un passionné de théâtre. Il est drôlement fier de remonter sur les planches avec sa propre famille pour se produire devant son frère, au réveillon »
m'assura Maman.
Pourquoi n'arrivais-je pas à m'en rendre compte par moi-même ? Comment ça se faisait que je n'arrivais pas à comprendre toute seule si je rendais les personnes que j'aimais heureuses ou malheureuses ? Moi, quand j'avais dit qu'il fallait que Caki et Nani participent au spectacle, c'était pour leur faire plaisir. Je m'étais trompée. Je n'avais rien compris, rien vu. Même les personnages que mon père et ma mère jouaient devant moi, je n'étais pas sûre de bien les comprendre, alors même que je connaissais l'histoire sur le bout des doigts.
Découragée, je m'en plaignis, à l'issue d'un passage que mon père et ma mère venaient de répéter devant moi.
« Normalement, dans cette réplique, là, t'es pas supposée être joyeuse ? demandai-je à ma mère.
- Oh, si ! elle est joyeuse, Marie, quand èe dit ça.
- Ben on aurait pas dit. J'm'en suis pas rendu compte.
- Ah ? D'accord, j'la refais avec plus d'entrain. »
Mon père et ma mère reprirent le même passage sous mes yeux et, cette fois, les sentiments des personnages qu'ils incarnaient me parurent parfaitement limpides.
92C'est que, m'expliqua ma mère, sur scène et dans la vie, c'est différent. Dans la vie, il en va de même des sentiments dans le cœur que des pensées dans la tête : ça défile en permanence et on n'a pas utilité à les communiquer, en général. On ne va pas passer ses journées à bondir de joie ou se lamenter tour à tour, pour un oui ou pour un non. Alors, on reste neutre.
Sur scène, en revanche, si on reste neutre, le public s'endort. Chaque réplique doit être un message directement accessible pour le spectateur ; c'est pourquoi il faut, évidemment, parler fort et distinctement sans jamais lui tourner le dos mais aussi exagérer le ton et les mimiques, pour raconter les sentiments du personnage. Le spectacle théâtral est divertissant parce qu'il est facile à comprendre, parce qu'il passe outre la complexité de la nature humaine. Dans la réalité, il peut arriver qu'on dise, par exemple : « allons-y ! » sur un ton monocorde, parce qu'on n'a pas nécessité à donner son avis sur la question ; quand faut y aller, faut y aller. Sur scène, chaque mot doit être utilisé pour en raconter le maximum au public. Si on récite « allons-y ! » sur un ton monocorde, c'est qu'on n'est pas à ce qu'on fait, on a la tête ailleurs et on joue mal… à moins que le scénario ait prévu de laisser planer un doute sur les intentions du personnage.


18 - LA PINAILLEUSE
93Du coup, quand je me plaignis à ma mère que son personnage ne semblait pas suffisamment enjoué à mon goût, ma remarque fut accueillie avec enthousiasme parce que si j'étais trop petite pour élucider toute la complexité des sentiments de mes proches, j'étais, au moins, capable de me rendre compte quand un jeu de scène manquait d'éloquence. Ceci était précieux pour mes parents parce que quand ils répétaient un passage ensemble, tous les deux, il n'y avait pas d'autre regard extérieur que le mien pour signaler non seulement une quelconque erreur de texte mais aussi tout défaut d'interprétation. Sans cela, tout ce qu'ils faisaient n'aurait pu être qu'approximatif.
94Mes parents firent venir ma grande sœur, nous demandèrent de nous asseoir toutes les deux côte à côte et de les regarder jouer un passage qu'ils avaient préparé. Ensuite, ils nous demandèrent notre avis sur la façon dont ils venaient de jouer.
Nani, aimable et conciliante, comme d'habitude, leur répondit qu'ils jouaient drôlement bien, les en félicita et leur assura qu'ils n'avaient rien à améliorer du tout. Quant à moi, il y avait un petit truc qui ne m'allait pas. Je ne trouvais pas que tout avait été si bien joué que Nani l'affirmait.
Cette fois, mon objection ne fut pas bien accueillie. Forcément, comparée à Nani, j'étais la chipoteuse, l'empêcheuse de tourner en rond. Puisque Nani n'avait rien trouvé à redire, c'était moi qui inventais des problèmes là où il n'y en avait pas.
95J'insistai :
« C'est pas grand-chose. Laissez-moi au moins dire c'que j'ai vu qu'allait pas ! Vous verrez bien.
- D'accord, dit !
- … »
Je ne trouvai pas les mots pour expliquer. Alors, je proposai de leur montrer en rejouant ce passage moi-même, avec mon père, à la place de ma mère, deux fois. Je le jouai, la première fois, exactement comme ma mère l'avait joué. Elle convint que c'était bien ainsi qu'elle avait fait. Je le jouai, la seconde fois, à mon idée. Mes parents s'échangèrent un regard enthousiaste. Ils étaient emballés par ma démonstration. Ma mère eut plaisir à remonter sur l'estrade pour mettre ma suggestion en pratique et Nani retourna dans sa chambre potasser ses maths.
96Pourquoi avais-je eu tant de mal à me faire entendre, sur ce coup-là ? Était-ce que mes parents commençaient à me trouver trop exigeante ? Ou bien craignaient-ils que je le devinsse s'ils me laissaient le champ libre ? Je n'allais tout de même pas casser leur plaisir de jouer avec moi en me comportant comme une maîtresse d'école, à réclamer toujours plus, toujours mieux, de sorte qu'on ne puisse plus éprouver qu'un profond dégoût pour tout ce qu'elle touche ! Si la perfection existe, on ne peut l'atteindre sans souplesse.
N'importe ! Mes parents ayant été séduits par l'apport que je venais de faire au spectacle, c'est dans la bonne humeur que les pendules furent remises à l'heure. Dorénavant, à l'issue de nos répétitions, nous nous concertâmes et échangeâmes nos impressions, en prenant soin de ne pas heurter les sensibilités.


19 - DÉTAIL TECHNIQUE
97Avec quoi l'estrade avait-elle été faite ? Je ne sais pas trop. Je suppose que mon père avait pris des planches qui venaient des travaux de réfection de la maison de Cesson. Ma mère y avait ajouté vite fait le minimum de décors et d'accessoires, juste le nécessaire. Le petit spectacle que nous voulions donner n'était fait que de nos talents de comédiens. C'était seulement pour jouer une fois, au réveillon, chez tonton Frédéric et tata Lili, devant leurs invités. Si nous mettions tant de cœur à jouer bien, c'était juste pour jouer, pour s'amuser. Papa, Maman et moi n'avions jamais eu autant de plaisir à jouer ensemble, à quoique ce soit.
Pour ma part, je n'aime pas beaucoup les jeux de société parce qu'il y a toujours des perdants, c'est décevant. Dans une pièce de théâtre, si on la réussit, on est tous gagnants. Tous ceux qui ont joué ensemble terminent en se donnant la main pour saluer une seule et même victoire partagée avec le public.
98Les décors ? Qui les aurait créés ? Ma mère ? Elle avait déjà tous nos costumes à réaliser pour le bal costumé, nos deux heures de répétition par jour, le ménage dans la grande maison de Cesson, les repas pour toute la famille, les courses, la lessive, le repassage…
Eh ben si ! c'était plus fort qu'elle, elle ne put s'empêcher de peaufiner les décors, jour après jour.
Des costumes de scène, au départ, ma mère avait dit que nous n'en n'aurions pas. Ils apparurent pourtant sous ses doigts de fée, en particulier la robe rose avec des petits volants. Elle n'était pas longue à confectionner, aux dires de ma mère, mais était du meilleur effet scénique, pour peu que nous modifiassions légèrement le scénario afin de la mettre à l'honneur.
99Étais-je capable d'apprendre le texte modifié ? Évidemment. Ce n'était pas grand-chose. C'était au moment où j'avais comme réplique : « je vais pleurer », parce que Berthe se voyait refuser un caprice ; réplique qui mettait les domestiques en émoi parce que la faute leur en aurait été imputée s'ils avaient laissé pleurer leur jeune maîtresse. Cette réplique fut conservée mais le caprice fut transformé. Alors que le script d'origine prévoyait que je devais entrer en scène tout habillée et réclamer un truc quelconque, je paraissais en chemise de nuit et réclamais à être habillée. La servante, n'ayant pour seule intention que de remettre Berthe dans son lit afin d'avoir sa soirée pour elle, s'y refusait d'abord. C'est là qu'intervenait la réplique : « je vais pleurer ». Les serviteurs se mettaient dans tous leurs états, Marie acceptait d'aller chercher une robe pour habiller Berthe mais celle-ci en remettait une couche en exigeant qu'il lui fût apporté non pas une simple robe mais… « la rose avec des petits volants ».


20 - LE DON DU RIRE
100Facile à comprendre, vite mémorisé. Ma mère et moi montâmes sur l'estrade pour la première répétition de ce passage. Face à face, nous échangeâmes nos répliques comme prévu sauf qu'après que j'eusse dit : « je vais pleurer », ma mère éclata de rire.
Là, je n'y comprenais plus rien. Ce n'était pas ça, le scénario, en principe. Je ne pouvais pas poursuivre ainsi.
Je m'interrompis donc et demandai à ma mère :
« Pourquoi tu ris ? Tu devais pas rire, en principe.
- Oh ! je sais mais c'est ta façon d'jouer qui m'a fait rire.
- C'était pas comme ça, que j'devais faire ? Alors, tu t'moques de moi parce que j'ai mal joué ?
- Mais non, j'me moque pas d'toi. C'est bien, comment t'as fait mais j'm'y attendais pas. »
101Ma mère s'était attendu à ce que j'interprète le caprice de l'enfant comme les adultes l'envisagent, c'est-à-dire comme une sorte de mensonge inventé pour embêter les adultes et essayer de leur soutirer quelque chose. Selon cette version du caprice, j'aurais pu dire : « je vais pleurer » d'une voix taquine accompagnée d'un sourire malin, comme une menace à laquelle je savais qu'on serait obligé de céder.
Mais ça, encore une fois, c'est la façon de voir des adultes, la façon de voir des autres, de ceux qui ne sont pas Berthe, qui la jugent de l'extérieur et ne la comprennent pas. Il voient en elle une sale môme capricieuse mais ils n'ont pas la moindre idée de ce qu'elle ressent.
Moi, si je voulais l'incarner, je devais ressentir les choses comme elle. Ce n'était pas compliqué puisque j'avais le même âge qu'elle. Je savais combien je pouvais me sentir malheureuse et angoissée quand on m'accusait de faire un caprice.
102Mais bon, en discutant avec ma mère pour les besoins de la scène, je voulus bien reconnaître que les grandes personnes ont raison de ne pas céder à tous les caprices parce qu'il faut apprendre à puiser en soi-même la force de faire face aux contrariétés de la vie. Il est plus confortable d'être porté que de marcher soi-même mais, au bout du compte, ce qui est vraiment important, c'est d'être capable de se tenir debout.
En cela, je n'enviais pas Berthe mais je la comprenais. Elle grandissait au milieu d'adultes qui réagissaient tous comme si c'était très grave que la moindre larme puisse lui monter aux yeux, comme s'il ne devait jamais rien se produire susceptible de la faire pleurer. Alors, elle le croyait. Si elle sentait en elle une quelconque envie de pleurer, c'était comme si tout s'écroulait autour d'elle et elle n'y pouvait rien. Seuls les domestiques avaient le pouvoir d'apaiser son désarroi.
C'est pourquoi sur l'estrade, devant ma mère, c'est en étouffant un sanglot avec une mine défaite que j'avais dit, la gorge serrée:
« Je vais pleurer. »
103et ma mère avait éclaté de rire. Pourquoi ?
Parce que… parce que… ma mère me donna plein d'explications mais moi… j'avais sept ans. Alors, qu'est-ce que j'en retins ? Voyons cela !
Dédramatiser. Si le monde s'ècroulait â la moindre contrariété, il ne ferait que cela. Alors, il faut mesurer l'importance de ses tracas et en rire, si possible. Mieux vaut hausser les épaules et tourner en dérision ce qui peut l'être. C'est en cela que la mine tragique que j'avais prise en disant : « je vais pleurer » peut être perçue comme risible et c'était très bien de la jouer ainsi. Le public vient voir un spectacle comique pour se décharger, par le rire, de tous ses petits tracas accumulés. Les gags sont faits de ces petites contrariétés auxquelles les personnages, pauvres marionnettes, sont confrontés dans des mises en scène aussi burlesques que possibles. Ce sont des farces…
104« Oui mais toi, pourquoi t'as ri ? insistai-je. T'es pas dans l'public. T'étais sur scène avec moi et t'as ri alors que c'était pas ton rôle. »
Quand on est sur scène, on ne doit jamais rire aux gags qui font rire le public. On ne doit même pas en avoir envie. Quand Berthe dit : « je vais pleurer », Marie n'a pas du tout envie de rire. Marie est catastrophée. Peut-être que le public a envie de rire mais pas Marie. Quelqu'un qui a envie de rire à ce moment-là de la pièce, c'est quelqu'un qui se place en tant que spectateur, qui regarde la scène avec les yeux du public, ce qu'un comédien ne doit jamais faire. Le comédien ne doit ressentir que les sentiments et émotions de son personnage, afin de l'incarner pleinement. Le rire d'un spectacle comique est la part qui revient au public, le comédien ne doit pas y toucher.
« Alors, pourquoi t'as ri ?!
105- Parce que j'm'attendais pas à ta mimique pathétique. C'est l'effet de surprise. C'est drôlement bien, continue à jouer ta réplique comme ça ! Maintenant que j'le sais, j'rirai pus, c'est promis.
- On reprend ! »


21 - LA ROSE AVEC DES PETITS VOLANTS
Maman et moi remontâmes sur scène et, face à face, nous recommençâmes. Je réclamai à être vêtue d'une robe, Maman, incarnant Marie, me la refusa, je dis ma réplique : « je vais pleurer » en prenant la même tête que si j'allais vraiment pleurer et, cette fois, au lieu de rire, Maman raidit son corps, doigts écartés, en ouvrant tout ronds les yeux et la bouche, comme si je venais d'annoncer que le château était en feu à quelqu'un d'un peu bébête. Je voyais que son attitude était drôle mais je restai concentrée sur mon rôle et n'eus pas la moindre envie de rire.
Nous rejouâmes le passage deux ou trois fois, puis Maman eut une idée :
« Tu devrais te tourner face au public. T'as raison : c'est pas moi qu'tu dois faire rire, c'est le public. Alors, montre-lui ta mimique ! Ça vaut l'coup, t'es vraiment rigolote. »
106Pour ce faire, il fallut travailler un autre aspect de l'art du théâtre : le positionnement.
Je savais déjà qu'il ne faut jamais se placer dos au public. Sinon, la voix porterait dans le mauvais sens et ce ne serait pas audible. Pour le reste, on mise en partie sur le naturel. Berthe et Marie parlant ensemble, le premier réflexe est de se tenir face à face. Cependant, la réalité de la scène veut que nous ne nous adressions jamais qu'au public. Si ma mère et moi étions face à face, ce ne pouvait être que pour donner au public l'illusion que nous discutions toutes deux mais d'autres façons de se placer sont possibles. Parler à quelqu'un en regardant ailleurs n'a rien d'extravagant.
Voici donc comment ma mère me demanda de jouer la scène : pendant que je réclamais à mettre une robe, je me détournais de Marie et marchais d'un pas nonchalant vers le devant de la scène, mine de rien, de sorte à me rapprocher du public sans qu'il se pose de question ; pendant que la servante répondait que ce n'était pas une bonne idée et que je ferais mieux de retourner au lit, je restais debout, sur le devant de la scène, face au public, de sorte à attirer sur moi les regards et là, j'étais en position pour faire profiter les spectateurs de mon fameux « je vais pleurer ».
107Lorsque ce fut au point, nos deux heures de répétition journalière étaient écoulées. Ça me laissa le temps de réfléchir, toute seule dans un coin du jardin, à la manière dont j'allais interpréter la réplique suivante. Comme Berthe menaçait de pleurer, Marie acceptait d'aller lui chercher une robe et Berthe précisait vouloir : « la rose avec des petits volants ».
« La rose avec des petits volants » ? Sur quel ton le dire ? Plusieurs options sont possibles, de l'exigence autoritaire à l'humble prière, feignant la tristesse ou la joie. Peut-on dire : « je vais pleurer » et manifester de la joie l'instant d'après ? Oui, c'est possible, j'avais déjà vu des enfants passer instantanément des larmes au rire mais moi, je n'étais pas comme ça. Moi, si je disais : « je vais pleurer » et qu'on m'accordait quelque consolation, mon cœur restait troublé car une consolation, ce n'est pas un cadeau joyeux mais un pansement sur une blessure ouverte. Restait à savoir si Berthe était plutôt comme moi ou plutôt comme les enfants qui passent subitement de la peine à la joie.
Je feuilletai le script dans tous les sens pour essayer d'en savoir plus sur le tempérament de Berthe, sans succès. Quand j'arrivai à la répétition du lendemain, je fis part à ma mère de mes réflexions qui n'avaient abouti à rien, concernant la manière dont je devais dire : « la rose avec des petits volants ».
108« C'est un vaudeville, répondit Maman, pas une comédie dramatique. T'as pas besoin d'approfondir la psychologie de ton personnage. C'est à ton public que tu dois penser. Les invités de tonton Frédéric et tata Lili, ys viennent au réveillon pour s'amuser et faire la fête. Le spectacle qu'ils attendent, c'est un divertissement, simple et drôle. »
Ça me rappela le tout premier passage de la pièce que mes parents et moi avions répété ensemble, quand Berthe demandait aux domestiques de danser. Mon père et ma mère avaient tout d'abord refusé en prenant un air ennuyé mais, l'instant d'après, ils s'étaient pris la main et avaient dansé joyeusement avec des sourires simplets. Je n'avais jamais vu mes parents se comporter comme ça dans la vie normale, ni aucun adulte, d'ailleurs. C'était un jeu de scène pour rendre le spectacle amusant. Oui, mes parents avaient raison : c'était ce ton qu'il fallait donner à la pièce.
On reprend !
Je m'avançais sur le devant de la scène pour dire : « je vais pleurer » face au public, ensuite, ma mère me rejoignait d'un pas rapide et nerveux pendant qu'elle répliquait : « ne pleurez pas, je vais vous chercher une robe » ; enfin, je me tournais vers elle en bondissant, inclinais le dos en arrière pour la regarder dans toute sa hauteur et clamais joyeusement : « la rose avec des petits volants ».
109Voilà ! tout était bon, au moins entre ma mère et moi. Mon père ne pouvait pas être à toutes nos répétitions parce qu'il travaillait.


22 - ON REPREND !
Tous les passages n'étaient pas aussi compliqués à mettre en place. Heureusement ! Lorsqu'on répétait une scène, si l'un de nous voyait une amélioration à apporter quelque part, on s'y arrêtait. Sinon, on passait à la suite. Peut-être que certaines choses auraient pu être mieux jouées et qu'on ne s'en rendait pas compte. Tant pis ! Si nous, ça nous paraissait bien et qu'on n'avait pas d'idée pour faire mieux, on n'y pouvait rien.
Ce qui me chagrinait, c'est une réplique qui me paraissait sonner faux et que je n'arrivais pas à faire mieux. Ce n'était pourtant pas compliqué ! Tout ce que j'avais à dire, c'était : « au revoir, Marie ».
110C'était ma dernière réplique. La mère de Berthe revenait de sa soirée ; la servante se dépêchait de remettre dans son lit Berthe qui était supposée n'en être jamais sortie ; Berthe disait : « au revoir, Marie » et Marie répondait : « dormez, Mademoiselle ! »
Rien à faire ! je n'arrivais pas à le dire bien. Alors que tout le reste de la pièce coulait impeccablement, cette phrase-là, je ne la sentais pas. En fait, j'avais plutôt envie de dire : « merci, Marie » pour tout ce qu'elle avait fait pour moi. Tout au long de la soirée, Berthe avait fait tourner en bourrique cette pauvre Marie qui s'était démenée sans relâche et là, à la fin, Marie était encore là pour border Berthe et cacher ses bêtises à sa mère.
111« J'pourrais dire : "merci, Marie" au lieu de : "au revoir, Marie" ?
- Ah ! non, tu dois respecter le texte à la lettre.
- Vous, vous avez bien changé l'scénario, avec le coup d'la robe rose avec des petits volants.
- On t'a déjà expliqué pourquoi. Ç'aurait été compliqué qu'tu t'habilles toute seule rapidement dans ton baldaquin de circonstance. C'est une modification pour raison technique. Tu peux pas changer le dialogue parce que tu l'sens pas bien. C'est à toi d'te débrouiller pour le sentir bien.
- Mais ça s'rait pas mieux si j'disais : "merci, Marie" ? Pourtant, y a kek'chose en moi qui m'le souffle, comme si c'était la bonne réplique.
- Quelque chose en qui, Berthe ou Angélique ? C'est ton point de vue à toi, tes mots à toi. Berthe n'a pas appris à dire merci à la servante. Ça peut pas lui venir à l'esprit, c'est pas l'usage, dans son monde. Si tu penses que Berthe devrait dire merci à Marie, c'est que tu te places en temps qu'Angélique. Pour incarner Berthe, tu dois dire ses mots à elle. C'est pour ça que c'est important de respecter le texte à la lettre. »
Je n'y arrivais pas. Je prononçais chaque syllabe fort et distinctement mais ça sonnait faux. Il n'y a que moi qui trouvais que ça sonnait faux. Toute ma famille me disait qu'il n'y a pas besoin d'un ton spécial pour dire au revoir et que ma façon de le dire était satisfaisante. Pour moi, elle ne l'était pas.
112En dehors des répétitions, j'allais dans le jardin, je m'asseyais dans un coin et je me récitais la pièce, imaginant le réveillon au cours duquel nous allions la jouer. J'avais hâte d'y être ! En arrivant sur le « au revoir, Marie », ça raccrochait. Tant pis ! Je continuais à me réciter la suite de l'histoire, même si je n'y jouais pas, c'était juste pour le plaisir. Quand j'avais terminé, je recommençais au début, comme une chanson qu'on aime fredonner ; sauf qu'une chanson, c'est beaucoup plus court qu'une pièce de théâtre, on revient beaucoup plus vite au début, on retombe tout le temps sur les mêmes paroles et on finit par en avoir marre. Avec la pièce de théâtre, quand j'arrivais à la fin, il s'était écoulé tellement de temps depuis le début que je n'en avais jamais marre de le reprendre.
113Après les vacances de la Toussaint, il fallut retourner à l'école. Pour tromper l'ennui, pendant la classe, des filles bavardaient et se faisaient gronder par la maîtresse. Moi, la maîtresse, elle ne pouvait pas me gronder parce qu'elle ne pouvait pas voir que, dans ma tête, je parlais, parlais et parlais, me récitant la pièce sans arrêt. À la maison, dans ma chambre, au milieu de mes jeux et de mes jouets, je me récitais la pièce encore et encore. Je n'avais rien envie de faire d'autres. Je me disais :
« Tout à l'heure, j'f'rai aut'chose »
mais non ;
« Demain, j'f'rai aut'chose »
non plus.
Quand arrivèrent les vacances de Noël, entre l'absence de contraintes scolaires et l'excitation à l'approche des fêtes, le script tourna plus que jamais en boucle dans ma tête. On aurait dit que j'étais sur un nuage sur lequel seule cette histoire existait. On aurait dit que Berthe était mon amie qui partageait chaque instant de ma vie mais, toujours, le « au revoir, Marie » passait mal.


23 - LES TROIS COUPS
114Le 30 décembre au soir, dans l'appartement de Courbevoie, nous fîmes la répétition générale. Tout était au point à l'exception, bien sûr, du « au revoir, Marie » mais bon, ma famille avait sans doute raison de dire que cet au revoir ne nécessitait aucun ton particulier. De toute façon, je ne lui en avais jamais trouvé et il n'était plus temps.
À l'issue de la répétition générale, j'allais me coucher et quand je me réveillerais, ce serait le jour de la représentation ; l'excitation allait atteindre son paroxysme, le trac allait sûrement s'emparer de moi à un moment ou à un autre. Ma mère m'avait prévenue : je ne devais surtout pas essayer de me répéter mon texte dans cet état parce que je risquais d'être en proie au doute, de perdre mes moyens, d'imaginer des trous de mémoire là où il n'y en avait pas. C'est pourquoi ma mère m'avait dit qu'à l'issue de la répétition générale, c'était terminé, bouclé, il ne fallait plus penser au texte du tout.
J'obéis.
115Le 31 au matin, je fis comme si tout était terminé. Je retrouvai autour de moi mes jeux, mes jouets… ma vie d'avant. On aurait dit qu'un barrage venait de se lever et que les eaux de mon existence s'engouffraient dans ma tête d'où elles n'auraient jamais dû être délogées. Je découvris même mes cadeaux de Noël que je n'avais presque pas regardés jusque là. Ça m'occupa tant l'esprit que la journée passa très vite.
Le plus difficile fut le soir, dans la voiture, sur le chemin pour aller chez tonton Frédéric et tata Lili. Je me sentais toute drôle. Le trac ! Je devais être blanche, à l'intérieur comme à l'extérieur. Je ne pensais qu'au spectacle mais refusais à toute réplique l'accès à mes pensées. Alors, ma tête était vide. J'écoutais mon père jurer dans les embouteillages parisiens du 31 décembre au soir.
116Une fois arrivés chez Tonton, c'était la fête. Même si j'avais hâte de jouer la pièce, j'avais bien d'autres choses à penser. N'empêche que… j'avais hâte de jouer la pièce ! C'était tata Lili qui devait décider de l'heure du spectacle. De plus, nous n'allions pas passer les premiers.
Nous étions peut-être quinze ou vingt personnes, réunies dans l'appartement de tonton Frédéric et tata Lili ; des amis à eux, que nous ne connaissions pas. À part Caki, Nani et moi, il n'y avait que des adultes.
Tata Lili avait demandé à tous ses invités de préparer un petit spectacle mais, étonnamment, peu d'entre eux s'étaient prêtés au jeu. En fait, à part nous, il n'y avait qu'une grosse dame et un monsieur, qui avaient préparé un sketch.
Toutes les chaises furent alignées à un bout de la salle. À l'autre bout, en guise de scène, on installa une table, deux chaises et un téléphone sur la table.
117La grosse dame se rendit sur cette scène en appelant son comparse, genre :
« Allez, tu viens ! Quand faut y aller, faut y aller. »
Ils s'assirent tous deux sur les chaises, face à nous et la grosse dame commença :
« Dring… ben alors, tu décroches ! J'ai fait dring. »
Quelques instants plus tard, le monsieur lui lança :
« Ah ! tu vois : cette fois, c'est toi qu'as oublié ta réplique. »
Finalement, à quoi ce sketch aurait-il dû aboutir ? Nous ne le saurons jamais. Ça cafouillait sans arrêt. Les gens, dans le public, disaient des blagues. La grosse dame y répondait. Ça ne ressemblait en rien à ce que j'espérais réaliser avec ma famille mais c'était drôle. Tout le monde riait de bon cœur. On pourrait dire que c'est comme quand on va au cinéma et qu'il y a un petit dessin animé avant le long-métrage. Ou bien, on pourrait dire que c'est comme quand on va au réveillon chez tonton Frédéric et tata Lili et qu'il y a un spectacle de clowns avant la grande pièce de théâtre.
En tout cas, c'était chouette.
118Arrivèrent enfin les choses sérieuses ! On demanda au public d'aller dans la pièce à côté parce qu'il n'y avait pas de rideau, à part celui de mon baldaquin, pas de lever de rideau. Mon père, ma mère, mon grand frère et ma grande sœur installèrent le plus vite possible les décors et les accessoires tandis que moi, je ne reçus que cette instruction :
« Pousse-toi ! Reste pas dans les pattes ! »
Quand on fit revenir le public, il découvrit la scène agrémentée d'un riche décor, œuvre de ma mère, et, sur scène, il y avait Nani, assise devant une élégante coiffeuse. Moi aussi, j'étais sur scène mais le public ne pouvait pas me voir, j'étais cachée derrière le rideau de mon baldaquin.
Mon père, dans le couloir, frappa les trois coups avec un balai.


24 - LE LEVER DE RIDEAU
119Derrière mon rideau, j'entendis la voix de ma grande sœur, puis celle de ma mère, puis de mon père, déclamer ce texte que je connaissais sur le bout des doigts mais aussi celles de spectateurs tels que tonton Frédéric et la grosse dame de tout à l'heure, qui s'attendait sans doute à une farce du même registre que la sienne.
Ma sœur, ayant fini de jouer sa partie, avait sans doute quitté la scène. Mon père et ma mère échangeaient leurs répliques. Mon père sortait, ma mère restait là toute seule et c'est là que je pointais le bout de mon nez, ce grand moment tant attendu !… et c'est là que tout s'écroula !
120Le détail, l'imprévu qui fit tout basculer : j'étais si heureuse de paraître enfin en public que je ne pouvais m'empêcher de sourire. Sourire ? Ça n'avait aucun sens ! J'étais supposée faire des remontrances à la servante et voilà que je rouspétais avec un sourire jusqu'aux oreilles. Jamais, à aucune répétition, je n'avais joué aussi mal. À cause de ce sourire idiot que je n'arrivais pas à réprimer, tout était raté, fichu, et j'étais sur le point de fondre en larmes mais ma mère, face à moi, me donna la réplique comme si de rien n'était. Alors, je récitai une dernière phrase avant de sortir de la pièce dans la plus grande honte mais ma mère, devant moi, continua à jouer son rôle sans faillir ; alors je la suivis, par automatisme, et tout rentra dans l'ordre.
J'étais replacée dans mon personnage.
121Par contre, qu'est-ce qu'il était indiscipliné, notre public ! Je m'étais préparée à faire abstraction de ses rires, afin de garder mon sérieux même aux moments les plus comiques mais je n'avais pas prévu qu'il parlerait aussi fort que nous. Il faut dire que le réveillon, c'est plutôt ambiance cotillon et puis, en principe, tonton Frédéric était toujours celui qui parlait le plus fort. Quant à la grosse dame, elle ne faisait pas plus de différence entre le public et la scène que lorsque c'était elle qui était face au public. Alors, à eux deux, ils entraînaient tout le monde à parler fort.
Papa, Maman et moi continuâmes à tenir nos rôles inébranlablement.
Vint le passage de la robe rose à petits volants. Le public parlait tellement fort que je ne sais même pas s'il entendit que je réclamais à mettre une robe. N'importe ! Je m'avançai, comme prévu, sur le devant de la scène et me tins face au public. L'effet visuel de ma posture attira si bien l'attention que c'est dans un silence presque total que je prononçai mon poignant :
« Je vais pleurer ! »
122Cela déclencha chez la grosse dame une réaction inattendue :
« La pauvre petite ! elle a l'trac. Oh non, ma chérie ! pleure pas. »
Le pire, c'est que le ton compatissant qu'elle employait me donnait effectivement envie de pleurer. Je ne devais surtout pas me laisser prendre à son jeu. Si je cédais aux larmes, c'était fini, je perdais les pédales et aurais été incapable de me reprendre à temps.
En plus, je n'avais même pas le trac ! Je devais impérativement faire abstraction des paroles de la grosse dame et focaliser sur la voix de mon père :
« Mais voyons, Marie ! vous n'allez tout de même pas faire pleurer Mademoiselle »,
puis sur celle de ma mère :
« Oh non ! certainement pas. Voilà, Mademoiselle ! je vais vous chercher une robe »,
pour enfin bondir de joie :
« La rose avec des petits volants ! » ;
et l'envie de pleurer disparut aussitôt de mon cerveau.
Maintenant, je sais ce que c'est que de passer instantanément de la tristesse à la joie.
La grosse dame s'avoua bluffée et des « chut ! » commencèrent à se faire entendre dans le public.


25 - EN COULISSES
123À un moment donné, Berthe fausse compagnie aux domestiques et part se promener toute seule dans la nuit. C'est là que je découvris la face cachée du théâtre : les coulisses. Elles avaient un étrange air de ressemblance avec la cuisine de tata Lili.
J'y retrouvai Caki et Nani. Caki ronchonnait et Nani, me voyant arriver, maugréa :
« J'y suis pour rien, moi. T'as qu'à voir ça avec Angélique »
et elle sortit dans le couloir.
« Qu'est-ce qui s'passe ? demandai-je à mon grand frère.
- J'ai jamais dit que j'voulais bien, moi. On n'a pas l'droit d'm'obliger à monter sur scène, si chuis pas d'accord.
- Ben nan, le fais pas, si tu veux pas. C'est pas grave. »
Normalement, il était prévu que je retourne sur scène sur les épaules à Caki, chantant tout deux, en chœur, une chanson grivoise. Ça devait être drôle mais si Caki ne voulait pas, tant pis. J'allais retourner sur scène le moment venu, toute seule, et puis j'allais dire mes répliques qui suivaient le passage dans lequel il aurait dû y avoir Caki. Mes parents allaient bien voir que Caki n'était pas là, ils allaient répondre à mes répliques et l'histoire allait se poursuivre ainsi. C'est ça, quand il y a un imprévu, le spectacle doit continuer coûte que coûte.
124Je restais là, troublée, croyant pouvoir gérer seule cet aléa quand, soudain, mon grand frère mit ses mains autour de ma taille.
« Qu'est-ce que tu fais ? demandai-je.
- C'est à nous. Vite !
- J'croyais qu'tu voulais pus l'faire. »
Sans rien répondre, Caki me souleva, me hissa sur ses épaules et se dirigea vers la scène en entonnant notre chanson d'une voix forte et entraînante.
C'est mon Caki !
Le public applaudit l'entrée en scène du nouveau comédien et éclata d'un rire joyeux en me voyant reparaître, tant ma prestation, lors des scènes précédentes, l'avait amusé.
Cette fois, je pouvais me laisser aller à sourire de bonheur sans être en désaccord avec le contexte.


26 - RÉVEIL AU SOMMET
125Voilà, c'était la fin. La servante remit Berthe au lit et moi, il ne me restait plus qu'à dire « au revoir, Marie » mais je n'y arrivais pas. Plus que jamais, je désirais dire « merci, Marie ». Cette Marie qui avait été si gentille tout au long de l'histoire et qui était encore là, près de Berthe, pour la border tendrement comme faisait ma mère chaque soir ; ma mère qui avait tant fait pour moi, pour le spectacle, pour la fête et qui était encore là, à plier soigneusement ma robe rose à petits volants, au pied de mon lit, en attendant que je dise : « au revoir, Marie » pour pouvoir répondre : « dormez, mademoiselle ! » Allais-je tout fiche en l'air sur un coup de tête, au dernier moment, à la dernière réplique ? Bien sûr que non. Cela n'aurait été un remerciement pour personne, si j'avais cédé à cette fantaisie.
Je n'arrivais pas à faire comprendre cela à mon cœur. Il me criait une envie de dire merci comme jamais je n'en n'avais eu de toute ma vie.
126En attendant, les secondes passaient et je n'avais toujours rien dit. Il fallait enchaîner. Je m'efforçai donc d'articuler, fort et distinctement :
« Au revoir, Marie »
mais mon cœur ne sut se taire. Il mit tant d'émotion dans ma voix que le merci que je n'avais pas dit s'entendit quand même.
Ma mère parut touchée et ne put répliquer. Un long silence ému parcourut l'assistance.
« Dormez, Mademoiselle ! »
répondit enfin Marie avec l'humilité et la retenue d'une servante qui sait qu'exprimer ses sentiments serait inconvenant.
Elle ferma le rideau de mon baldaquin.
127Ça y était, j'avais terminé. J'avais réussi.
Allongée dans mon lit, j'entendais les dernières répliques de la pièce, j'entendais les rires du public. Je me laissais bercer, comme chaque soir, par les voix paisibles et apaisantes de mes proches, ces grands qui faisaient le nécessaire pour que moi, petite, je ne manque de rien… quand, soudain, le rideau de mon baldaquin fut tiré et ma mère parut devant moi.
Ce n'était pas prévu. Que se passait-il ? Un accident ?
« Angélique ! »
murmura-t-elle en me secouant.
Qui est Angélique ?
« Tu viens saluer ! »
ajouta Nani qui se tenait là ; tandis que je me réveillais du sommeil dans lequel j'avais glissé par inadvertance.
Angélique et Berthe s'échangèrent un regard, Berthe retourna dans son monde et moi, Angélique, je me levai.
128Nani, ayant remarqué mon égarement, était restée auprès de moi. Elle me mena sur le devant de la scène où nous attendaient notre père, notre mère et notre frère ; sous les applaudissements du public devant lequel nous nous donnâmes la main.
C'est à mon père que revint la fierté de dire :
« La pièce que nous avons eu l'honneur d'interpréter devant vous ce soir est d'Eugène Labiche et s'intitule "La fille bien gardée". »
Nous saluâmes sous les applaudissements nourris d'un public conquis, au réveillon du jour de l'an chez tonton Frédéric, sur le plus beau sommet du bonheur.
Désormais, il ne me restait plus qu'à descendre de la montagne à cheval.
Youpi ! Youpi ! Yé !



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