chapitre 15 Mon choix




1 - MA FICHE ROSE
1J'étais très fière d'aller à l'école… quand je ne savais pas encore ce qui s'y passait. C'était quand j'avais 5 ans.
Ma mère avait demandé à mon grand frère de m'emmener à la mairie pour m'inscrire à l'école municipale.
Caki savait où était la mairie seulement, à l'intérieur, il ne savait pas à quel guichet il devait s'adresser. Les guichets ? C'est ce qu'il y avait, comme creusés dans les murs, devant chaque file de plusieurs dizaines de personnes. Caki était tracassé à la vue de ces longues files d'attente. Il ne voyait aucune indication nulle part, personne pour le renseigner. Alors, il m'emmena devant un guichet et demanda à une grosse dame qui y était assise où il devait se rendre pour inscrire sa petite sœur à l'éc…
2« Non mais dites donc, jeune homme ! vous vous croyez tout permis, vous. Vous pouvez pas faire la queue comme tout l'monde ?
- Mais si mais j'voudrais savoir…
- Il voudrait savoir ! Vous n'êtes pas le seul à venir ici pour un renseignement. Vous voyez les gens qui sont là ? Ils sont arrivés avant vous. Alors, vous vous mettez derrière.
- Mais bon sang ! vous pouvez au moins me dire…
- Parlez sur un autre ton ! Parce que sinon, j'vous fais sortir, moi.
3- Madame, s'il vous plaît, veuillez me dire si c'est à ce guichet qu'on inscrit un enfant à l'école maternelle !
- Vous vous prenez pour qui, jeune homme ! C'est pas pensable d'être mal élevé à ce point. Y a des gens qui attendent. Alors, mettez-vous derrière et faites la queue comme tout l'monde ! J'vous renseignerai quand ce sera votre tour.
- Je veux bien faire la queue, madame, mais au bon guichet. C'est pourquoi je vous demande, poliment…
- Ça suffit, maintenant ! Vous êtes dans une mairie, jeune homme. Alors, vous arrêtez ce cinéma et vous vous mettez à la queue où bien j'appelle pour qu'on vous fasse sortir de cet établissement.
- Bon voilà ! j'me mets à la queue mais j'espère que c'est le bon guichet pour inscrire un enfant à l'école maternelle et que vous me faites pas attendre pour rien.
- Ah ben, c'est pas trop tôt ! »
4Caki, me tenant la main, m'emmena tout au fond de la grande salle, là où il y avait des sièges, me fit asseoir sur une chaise et m'expliqua, de la petite voix gentille et qu'il employait toujours quand il s'adressait à Doudoune…
C'est moi !
… que je devais l'attendre ici bien sagement, que ça risquait d'être long.
J'entendis comme de la contrariété dans sa gorge mais moi, j'étais fière d'être dans la grande mairie avec mon Caki pour être inscrite à l'école. J'attendis donc très sagement.
5Soudain, j'entendis Caki parler fort dans la mairie. C'est qu'il avait fait la queue pour s'entendre dire par la grosse dame :
« Non, jeune homme, vous n'êtes pas au bon guichet. Comment voulez-vous qu'je l'sache, à quel guichet vous devez vous rendre ? Moi, je m'occupe de mon guichet, pas de celui des autres. »
Bref, Caki revint vers moi, reprit sa petite voix gentille pour me dire que… ça risquait d'être long et repartit à un autre guichet ; tandis que je restai bien sagement sur ma chaise.
6Combien de temps cela dura-t-il ? Je ne saurais dire. Je crois me rappeler qu'à un moment, Caki se mit à parler en criant si fort au milieu de la mairie qu'on aurait dit qu'il était devenu fou. Deux messieurs en costumes-cravates allèrent entourer Caki comme s'ils voulaient l'emporter à l'asile mais ils échangèrent quelques paroles avec lui et indiquèrent un guichet ; auquel Caki se rendit sans repasser par moi. Il jeta simplement un regard en ma direction et constata que j'étais toujours bien sage sur ma chaise.
7Tout d'un coup, Caki surgit devant moi, un sourire jusqu'aux oreilles, brandissant une feuille cartonnée de taille moyenne et de couleur rose, remplie de rondes écritures.
« Ça y est ! j'ai ta fiche d'inscription ; rose, parce que t'es une fille. T'as vu c'qu'y y a écrit, là : c'est ton nom.
- Fais voir ! »
dis-je en tendant les mains ; mais Caki ne voulut pas me laisser y toucher.
« Nan, nan. La perd pas ! J'ai eu assez de mal à l'obtenir. Regarde-la un coup si tu veux. Après, j'la range. »
8De retour à la maison, Caki raconta ses déboires à Maman qui leva les yeux au ciel en concluant :
« Eh oui ! c'est ça, l'administration. »


2 - LES MONTAGNES DU PASSÉ
9Un peu plus tard, ma mère trouva dans la boîte aux lettres un questionnaire à compléter pour l'école. De prime abord, elle ne jugea pas utile de m'en toucher mot : la paperasse, c'est des affaires de grandes personnes. Là où j'entre en scène, c'est qu'il y figurait une question dont moi seule pouvait détenir la réponse, alors même que je n'avais que cinq ans et que je n'étais jamais allée dans une école :
Qu'est-ce que l'enfant veux faire quand il sera grand ?
10Ma mère trouva cette demande un peu farfelue. Comment un enfant de cinq ans pourrait-il avoir une idée de ce qu'il veut faire plus tard ?
Toutefois, le questionnaire précisait, genre :
« On sait bien que vous allez vous dire, genre : "comment un enfant de cinq ans pourrait-il avoir une idée de ce qu'il veut faire plus tard ?" mais c'est pas grave. C'est juste comme ça, histoire de dire que… Ça n'engage à rien. Posez-lui seulement la question ! On verra bien ce qu'il répondra. C'est pas noté. »
Je le sais parce que j'étais là, dans la cuisine, un midi, entre ma mère et ma grande sœur, quand Maman découvrit la question sur le papier qu'elle tenait en main et qu'elle fit part de ses réflexions à Nani.
11« Bon ben d'accord, moi, j'veux bien lui poser la question »
admit-elle.
« Qu'est-ce que tu veux faire, plus tard ? T'as une idée, toi ? »
me demanda-t-elle.
Oui, je crois :
« Quand ch's'rai grande, j'veux faire plein d'choses.
- Non, justement, faut qu't'en choisisses une seule.
- Pourquoi ?… »
12Une seule, donc, était le nombre de choses que je devais sélectionner pour plus tard. Facile : à l'âge de cinq ans, même n'ayant jamais mis les pieds dans une école, je savais compter jusqu'à 10. Alors, si pour réussir l'épreuve d'admission à l'école maternelle il suffisait de savoir compter jusqu'à 1, c'était dans mes cordes.
Nani me glissa un indice :
« Regarde dans ta tête, la plus belle image que tu vois ! »
J'y regardai et répondis :
« J'veux un poney et une carriole… »
13Ça fait deux ! Pourtant, j'ai regardé une seule image, dans ma tête. Oui mais j'ai choisi une image dans laquelle je voyais à la fois un poney et une carriole. Qu'est-ce que chuis maline !
« Ça fait deux choses, le poney et la carriole mais c'est parce que c'est le poney qui tire la carriole. Alors, faut bien qu'y soit là.
- Oui, j'ai compris, répliqua maman, une carriole tirée par un poney. Mais ce dont je te parle, c'est de comment tu vas gagner ton pain. Ton métier, c'est ce qui doit te rapporter de l'argent pour vivre.
- Oui parce que je vais traverser les montagnes avec mon poney. »
Et de trois ! le poney, la carriole et la montagne. Ça va de soi, en partant d'une seule image mais la plus belle, je retrouve une à une toutes les choses que j'aime et que je veux, comme par magie. Le pain de Maman, je vais le trouver aussi, dans la promenade.
14« … Dans des montagnes, je vais trouver des villages avec des gens dedans et les gens qui vivent dans ces villages, des fois, ils fabriquent de jolies choses. Alors, je leur achèterai […] et je les revendrai, plus tard, à des gens que je rencontrerai dans d'autres villages et qui auront envie d'acheter les choses qui sont dans ma carriole. Et p'têt qu'eux aussi, ys fabriquent des belles choses. Alors, dans tous les villages, j'achèterai plein de choses et je les revendrai dans tous les autres villages. J'abîmerai pas c'que j'achèterai, j'en prendrai soin. Comme ça, les gens voudront bien me l'acheter le même prix que moi mais je revendrai les choses quand même un petit peu plus cher pour pouvoir acheter le pain et du foin pour mon poney. J'mentirai pas aux gens des villages, j'leur dirai que j'vends les choses un petit peu plus cher que j'les ai achetées mais ys voudront bien parce qu'ys s'ront contents que j'leur achète leur belles choses pour que j'les revende ailleurs et que j'leur apporte les fabrications des autres villages.
15- Et où tu dormiras ? questionna Maman qui semblait entendre mon histoire avec un certain scepticisme.
- Dans la montagne, avec mon poney.
- Ouais… et pendant la nuit, y a un bonhomme qui va venir te voler ta marchandise, ta carriole et ton poney et le lendemain, quand tu t'réveilleras, t'auras pus rien.
- Pourquoi tu fiches tout en l'air ? T'es méchante !
- C'est pas moi. J'connais les hommes, je sais comment ils sont, je sais à quoi il faut s'attendre. Chuis ta mère et j'laisserai jamais ma fille partir sans protection à l'aventure.
16- Alors, c'est pas possible de faire ça ? Personne en a jamais eu l'idée avant moi ? Ça s'est jamais fait ? T'es sûre ? P'têt que ça existe et qu'tu l'sais pas.
- Oh ! si, marchand ambulant, ça existe… ça a existé.
- Alors, pourquoi les autres, ys pourraient le faire et pas moi ? Faut leur demander comment ys font. J'pourrai demander, à l'école.
17- Non, j'te dis : "ça a existé". C'est fini, ça, maintenant. Ça fait partie du passé. C'est pas un métier d'avenir. Regarde vers l'avenir si tu veux savoir ce que tu vas faire plus tard !
- J'croyais qu'fallait qu'j'regarde dans ma tête. Où est-ce qu'y faut que j'regarde pour regarder vers l'avenir ?
- Regarde dans ta tête, vers l'avenir !
- Parce que dans ma tête, y a un coin avec des images du passé et un coin avec des images de l'avenir ? Où il est, le coin vers l'avenir ? Et si l'image du poney qui tire une carriole dans une montagne, c'est une image du passé, c'est le passé de qui ? C'est pas le mien ! Comment ça s'peut qu'èe soit dans le coin du passé de ma tête ?
18- J'en sais rien mais projette-toi vers l'avenir ! insista Maman. Regarde autour de toi ! Tu les vois où, tes montagnes ? T'es en ville, ici.
- Alors, quand ch's'rai grande, j'aurai pas l'droit d'vivre à la montagne ?
- Si, t'as l'droit mais y a plus rien dans les montagnes. Y a plus personne, elles sont désertées. L'avenir, c'est le progrès, c'est dans la ville que tu dois le chercher. »


3 - LE KIOSQUE DE L'AVENIR
19Sur ce, je fermai les yeux et une nouvelle image se dessina en mon esprit, que je décrivis à voix haute.
C'était une image plus grise, presque en noir et blanc, une image de la ville et du progrès à l'ère des postes de télévision sans couleurs. C'était une image qui représentait des caractères d'imprimerie noirs couchés sur de grandes feuilles blanches ; de nombreuses lettres alignées en mots que je ne savais pas encore déchiffrer, remplissant des piles de papier couvrant tout un rayon d'une librairie.
Je ne savais pas encore lire et écrire et c'est précisément pour apprendre cela que je voulais aller à l'école mais j'avais l'impression de me voir moi-même écrite dans ces lignes, comme si c'était mon nom.
20« Écrivain ? Ma p'tite sœur est un écrivain ! »
s'exalta Nani.
Maman, beaucoup plus réticente, s'abstint d'écrire ma réponse et objecta :
« Si Angélique possède une plume, faut pas laisser ça entre les mains de n'importe qui. J'écris pas ça sur le papier de l'école, on sait jamais. Ys ont pas besoin d'le savoir. Il faut écrire autre chose… ou rien du tout. Ys précisent bien que la réponse est facultative. »
21Devais-je visualiser une troisième image ? Non, Maman se basa sur celle du livre et broda autour.
« Pourquoi on vendrait ton livre, à toi ? On t'connaît pas, argumenta-t-elle. Tu entres dans le monde des hommes avec un livre à vendre. Très bien ! mais qui va te l'acheter ? C'est un droit qu'il te reste à acquérir. Pour ça, c'est toi qui dois commencer par vendre les écrits des autres, pour te rendre utile dans le monde des hommes. Ton livre, c'est ta vie mais travailler, ce n'est pas vivre sa vie, c'est la gagner. »
À l'issue de la discussion, je proclamai ce qui fut écrit sur la feuille pour l'école :
« Quand ch'rai grande, ch'rai marchande de journaux. »
22Dès lors, c'était officiel. Je l'affirmais à tout vent, très fièrement.
Je serai marchande de journaux.
L'image que je m'en faisais, c'était un de ces vieux kiosques à journaux qu'on voit sur les trottoirs parisiens. J'aurais pu prendre une boutique mais le kiosque me paraissait plus authentique. Quelles vies se tramaient, dans ces kiosques que j'apercevais parfois, quand nous allions à Paris ? Aucune idée. Tout ce que j'en savais, c'est qu'il s'y vendait des journaux.
Des journaux ? Des tas de papiers écrits par le monde des hommes. Que contiennent-ils ? Je ne sais pas. Le marchand de journaux n'est pas là pour assumer le contenu de ce qu'il vend. Ce n'est pas lui qui décide de ce qui y est écrit. Le marchand de journaux, il est là pour vendre ce qui a été écrit et décidé par le monde des hommes. Son avis ne compte pas. Il ne sait pas ce que contient la multitude de papiers qu'il écoule chaque jour. Pour lui, toutes ces écritures, c'est du vent.
Et autour du kiosque, qu'est-ce qu'il y a ? Le brouhaha indescriptible de la foule mêlé aux moteurs de voitures, le vent de la ville.
Le travail, c'est ça : un grand vide, une image statique et floue.
Et pendant que mes regards restaient fixés sur cette image brumeuse et jaunie de kiosque parisien, mon livre s'écrivit au fond de moi.


4 - DE BON TON
23À la longue, Maman se lassa de m'entendre dire que je voulais être marchande de journaux dans un kiosque, surtout le dimanche, devant les invités. Elle trouvait que ça manquait de panache et d'ambition.
Avec Nani, elle me suggéra de revoir ma décision. Le temps avait passé, j'avais grandi et je connaissais plus de choses. J'étais sur le point d'entrer à la grande école, peut-être était-il temps d'élaborer un nouveau projet.
On me laissa réfléchir et je menai mon enquête auprès de tout le monde ; après quoi je formulai :
« Quand ch'rai grande, ch'rai comédienne à la Comédie-Française. »
24Comédienne parce qu'au départ, j'avais dit que je voulais faire plein de choses et on m'avait répondu que je devais en choisir une seule. Comédienne, ça compte pour une seule chose donc c'est bon. Toutefois, si je suis comédienne, je joue plein de personnages différents donc je fais plein de choses, au travers des personnages que j'incarne.
On tenta de me mettre en difficulté en ajoutant :
« Et qu'est-ce que tu veux faire, dans le théâtre ? »
Lasse, je fermai les yeux, retournai à mon poney attelé à une carriole et répondis :
« Atteindre le sommet. »
Il paraît que le sommet existe, en matière de théâtre. Ça s'appelle la Comédie-Française. C'est donc ainsi que s'énonça mon choix.
25À la grande école, la maîtresse nous aimait tellement qu'elle ne supportait pas l'idée de ne pas faire partie de nos familles. Du coup, en plus des longues journées d'école que son comportement rendait souvent pénibles, elle nous donnait des devoirs à faire à la maison qui n'était pourtant pas la sienne. Maman m'aidait à les faire correctement après le goûter et après, j'avais enfin le droit de retourner à ma vie et à mes jouets. Par contre, si la maîtresse donnait une récitation à apprendre, Maman ne se contentait pas d'un devoir correct parce que ça, c'était mon métier. Ce que je devais viser, en apprenant ma récitation, ce n'était pas une bonne note à l'école, c'était la Comédie-Française.
Des fois, l'acharnement de ma mère à vouloir me faire réciter à la perfection me tapait sur les nerfs. J'en avais marre, je savais mes vers par cœur et, au pire, la maîtresse n'allait pas me gronder si je raccrochais sur un mot.
« Alors, tu renonces à la Comédie-Française ? »
demandait simplement Maman.
Je savais que si j'avais répondu oui, ma mère aurait fermé mon cahier, m'aurait dit de le ranger dans mon cartable et serait allée préparer la soupe. Dès lors, il n'en n'aurait plus jamais été parlé. Alors, je m'abandonnai jamais. Je fis tout mon possible pour me montrer digne de la Comédie-Française et découvris en ma mère un maître de théâtre hors pair.


5 - L'ÉNONCÉ
26Quand j'arrivai au CE1, très à contre-cœur, je tombai sur une nouvelle maîtresse, à points de rousseur, qui nous demanda de réfléchir aux raisons qui nous avaient décidées à venir passer une nouvelle année à l'école.
Plusieurs filles de ma classe, dont moi-même, formulèrent quelques réponses pertinentes qu'il aurait été plaisant d'approfondir mais la maîtresse les balaya toutes d'un revers de main pour imposer un aphorisme préétabli par le monde des adultes :
« On vient à l'école pour préparer son avenir. »
Je sais que je vous ai déjà raconté cette histoire dans mon chapitre six. Vous y lirez, si vous le souhaitez, LA RAISON DE NOTRE PRÉSENCE qui vous renseignera sur le déroulé exact de la scène. Aujourd'hui, j'en reparle parce qu'il se trouve que ce théorème sentencieux, douteux de par l'attitude de gourou de la maîtresse qui le prôna : « on vient à l'école pour préparer son avenir », tomba dans mon oreille à un moment de ma vie où j'avais déjà très sérieusement commencé à le bâtir, mon avenir ; chez moi.
27Alors, la prétention de la maîtresse à s'immiscer dans mon avenir méritait réflexion. C'est ce qu'elle avait sollicité, après tout. Le jour de la rentrée des classes, la nouvelle maîtresse est entrée dans la salle et la première chose qu'elle nous a demandée, c'est de réfléchir. La deuxième chose qu'elle nous a demandée, c'est de porter notre réflexion sur la question : « pourquoi on vient à l'école ? » Soit ! Sur ce, elle nous a joué un scénario suspect et j'ai choisi d'ajouter à ma réflexion la question : « qu'est-ce que c'est que cette mascarade ? »
Si la maîtresse voulait nous imposer le dogme suivant lequel on vient à l'école pour préparer son avenir, elle n'avait qu'à s'asseoir à son bureau, nous dire d'ouvrir nos cahiers, nous dicter la phrase : « on vient à l'école pour préparer son avenir », nous l'expliquer et nous demander de l'apprendre par cœur. Il ne s'agissait pas là d'un exercice de réflexion mais d'un exercice d'obéissance à la raison des adultes. Pourquoi ne pas dire les choses comme elles sont ? Pourquoi la maîtresse a t-elle cherché à brouiller les pistes, à obscurcir notre discernement, de sorte à nous donner l'illusion que la conclusion : « on vient à l'école pour préparer son avenir » était le fruit de notre réflexion commune ? Est-ce que cela, apporter les lumières de la connaissance ?
28De plus, un détail, non des moindres, de nature linguistique, doit être pris en considération. La maîtresse du cours préparatoire avait souvent dit et répété que quand on rencontre un pronom personnel dans une phrase, on doit toujours chercher à quoi il se rapporte. La phrase de l'élève : « on vient à l'école pour préparer notre avenir » est parfaitement claire dans le français courant mais est grammaticalement fausse parce que notre, première personne du pluriel, se rapporte à on, troisième personne du singulier. En cela, la correction de la maîtresse : « on vient à l'école pour préparer SON avenir » ne tolère aucune objection. Pourtant, elle est ambiguë parce que son peut tout aussi bien se rapporter à école qu'à on. En outre, à aucun moment de son cours la nouvelle maîtresse du CE1 ne souligna ni ne permit à quiconque de souligner le piège contenu dans son axiome.


6 - LA CORRECTION
29Je ne voulais pas aller à l'école. J'avais fait le cours préparatoire jusqu'au bout. Ma maîtresse du cours préparatoire avait été très bien mais je n'étais absolument pas prête à m'engager dans une nouvelle année à l'école et si je faisais cette nouvelle rentrée scolaire, c'est exclusivement parce que j'y étais contrainte.
Alors, tout naturellement, à la question : « pourquoi on vient à l'école », j'ai répondu :
« Parce que c'est obligé. »
La maîtresse aurait pu en parler avec moi, me donner des raisons d'adulte pour justifier de cette obligation. J'étais tout à fait ouverte à la discussion, la preuve : moi, la première, j'ai levé la main dans cette nouvelle salle de classe, alors que la maîtresse venait de nous appeler à la réflexion.
À la place, elle m'a rabrouée, rabaissée comme si je venais de dire la pire des âneries. Passons !
30D'autres élèves se sont hasardées à lever la main pour présenter à la maîtresse des réponses plus nuancées : on aime bien l'école, on n'aime pas toujours très bien mais on en espère ci, on voudrait y apprendre ça…
Ça m'interpelait quelque part. Retourner à l'école pour acquérir de nouvelles connaissances ? Certainement, l'idée était alléchante mais pas tout de suite. Je n'avais pas encore digéré tout ce dont j'avais été gavée au cours préparatoire. Je voulais bien, éventuellement, retourner à l'école plus tard ; je voulais bien élaborer un futur projet d'école mais, dans l'immédiat, j'avais besoin de temps pour me reconstruire et faire miennes les connaissances que j'avais reçues au cours préparatoire. Sans cela, apprendre ne présente aucune utilité et c'est la raison majeure pour laquelle je n'acceptais pas cette nouvelle année d'école. Je savais que je ne pouvais qu'y perdre un temps précieux que j'avais à cœur de consacrer à des choses importantes.
31Rien à faire ! la maîtresse a réfuté négligemment comme de mièvres réponses toutes celles qui lui ont été présentées pour ensuite porter aux nues celle qui récita :
« On vient à l'école pour préparer notre avenir ? »
Quelle brillante élève que celle qui, au lieu de répondre avec franchise, a préféré biaiser en répétant, sans l'enrichir le moins du monde de sa pensée personnelle, un truc qu'elle avait entendu dire ! C'était une réponse de maîtresse, ça. Il fallait la laisser à la maîtresse et chercher des arguments qui nous étaient propres. C'est ça, réfléchir.
Enfin bref…
32Mon avenir, c'était mon instinct de survie, ma responsabilité. Mon avenir, c'était mon jeu de construction à moi. Il restait à la maison. Jamais je ne l'aurais apporté à l'école, de peur qu'on me l'abîmât.
Quant à l'avenir de l'école, c'est sa responsabilité, pas la mienne. Qu'elle reçoive, selon toute justice, le bien et le mal qu'elle répand ! Je n'avais pas, envers elle, le devoir de venir y perdre mon temps au nom de son avenir. Mon devoir était de m'enfermer dans ma chambre, y faire grandir dans le bonheur et la tranquillité le germe de connaissance qu'elle venait de me transmettre, de sorte à lui en offrir le fruit le jour où il serait mûr.
En conséquence de quoi « on vient à l'école pour préparer son avenir » est une réponse fausse dans les deux sens proposés et mérite un zéro.
33Qu'on en prenne son parti ou non, c'est parce qu'on y est obligé qu'on va à l'école. En plus, c'est très courageux de regarder cette vérité en face au lieu de faire la politique de l'autruche, quand on a sept ans et qu'on a le moral détruit par le fait qu'on se retrouve enfermé dans une nouvelle classe dans laquelle on se sait condamné à devoir rester assis sans bouger ni parler pour une durée équivalente au septième de l'âge qu'on a atteint. La maîtresse me doit des excuses pour m'avoir rabaissée au lieu de me féliciter. J'ai répondu avec justesse.


7 - JUSTICE !
34Étais-je la seule élève ou étions-nous beaucoup à avoir pensé à des choses comme ça ? Je n'en sais rien car, dans la classe, la maîtresse ne donna la parole à personne pour en discuter et, en récréation, personne ne voulait parler avec moi.
En récréation, les filles étaient chacune avec sa copine, elles ne se parlaient que deux par deux. Il n'y avait pas de mise en commun possible de nos impressions.
C'est inquiétant, ce comportement, quand on y pense. Est-ce là l'attitude naturelle de nos congénères ou serait-ce une défaillance comportementale provoquée par des ordres inappropriés émanant des adultes de l'école, auxquels tous les enfants sont tenus d'obéir ?
35Des ordres inappropriés ? Oui, bien sûr, il y en avait. Les adultes ne peuvent pas s'empêcher de toujours donner des ordres dont la plupart sont injustes. C'est comme ça, quand on est enfant, il faut supporter, pardonner et obéir. Des grandes personnes qui nous offrent la connaissance, on peut bien souffrir les imperfections. C'est ce que je me disais au cours préparatoire parce que j'étais très reconnaissante envers ma maîtresse qui m'apprenait à lire et à écrire.
À la rentrée au CE1, si on me forçait contre mon gré à refaire une année d'école, je ne pouvais être d'accord pour subir ces ordres inappropriés qui consistaient, en particulier, à devoir faire chaque jour le chemin de la classe à la cour de récréation et de la cour de récréation à la classe en marchant en rang et en se tenant la main deux par deux, systématiquement.
36Le fait que les filles, dans la cour de récréation, restaient toujours deux par deux, chacune avec sa copine, n'était-il pas la résultante de ce contact physique forcé de façon rituelle sur le chemin de la récréation et au retour ? Ce qui reviendrait à dire que les ordres des grandes personnes de l'école auraient eu pour effet de corrompre les âmes des enfants qui y étaient enfermés.
Marcher deux par deux en se tenant la main entre filles est avilissant. J'étais fille et j'étais faite pour aimer les garçons. Si les maîtresses voulaient traverser la vie en marchant main dans la main entre dames, c'était leurs affaires, je m'en fichais complètement mais moi, je ne consentais pas à être pervertie à ces mœurs bancales. J'y étais contrainte par une école dont je ne voulais pas et qui s'imposait à moi. C'est du viol.
37Je détestais la récréation. Je ne suis jamais parvenue à y poser mes repères ; je n'y avais pas ma place. En plus, moi qui y étais tout le temps toute seule, voilà que je m'y retrouvais encore plus bannie par le fait que la maîtresse me rabaissait tout le temps, me faisait passer pour la cancre aux yeux des autres, de sorte à graver dans les esprits de toutes les filles de la classe le sentiment qu'il n'est pas bon de penser selon la réponse que j'avais donnée, moi la première, le jour de la rentrée.
Qu'est-ce que ça veut dire, une maîtresse comme ça ? C'est pas normal !
Je voulais voir les messieurs de l'éducation nationale pour leur dire que leur maîtresse se comportait mal. Elle nous avait dit de réfléchir mais elle avait empêché le cheminement de notre réflexion commune pour nous induire en erreur.
38Hors de l'école, j'en parlai autant que possible mais je me rendis compte que tout le monde, enfant écolier ou adulte ex-écolier, réagissait à mes propos comme si son cerveau était bloqué ; comme si toutes les têtes avaient été ravagées par les manigances d'une maîtresse emberlificoteuse. Même si la plupart n'aimaient pas l'école, tous l'acceptaient comme une fatalité.
Sont-ce les messieurs de l'éducation nationale qui disent aux maîtresses de fausser le discernement des enfants quand au bien-fondé d'aller à l'école pour préparer leur avenir et/ou celui de l'école, dans un amalgame confus ?
Certes, on apprend des choses, à l'école. C'est un fait sur lequel l'accent est mis en permanence. En revanche, ce qu'on y perd est toujours passé sous silence. Les adultes sont les maîtres de la raison ; ainsi, ce qu'ils passent sous silence paraît insignifiant et sombre dans l'oubli, comme si ça n'avait jamais existé.
39En règle générale, les adultes voient beaucoup plus ce qu'ils donnent aux enfants que ce qu'ils en reçoivent. Prenons le cas de l'obéissance ! L'obéissance est un don de soi, de chaque instant, un don d'amour infini. C'est le plus beau cadeau du monde. L'enfant offre tout ce qu'il possède : lui-même, et les adultes se comportent comme si c'était un dû. Ils ne disent jamais ni s'il te plaît ni merci, ces mots qui leur sont pourtant si précieux quand c'est leur tour de faire un petit geste pour l'enfant. Les adultes ne voient pas tous les sacrifices que l'enfant fait pour eux, culpabilisent et punissent si l'enfant ne satisfait pas à tous leurs désirs mais, à les entendre, c'est eux qui sont dévoués et l'enfant qui est ingrat.
L'enfant, de son côté, ne regarde pas ce qu'il donne. Il ne comptabilise pas, ne garde pas de trace dans la mémoire, ne calcule pas, ne conserve pas créance. Alors, le jour où les adultes lui sortent, genre :
« Tu te rends compte de tout ce qu'on fait pour toi. Et toi, t'es vilain, t'es pas sage, t'es trop comme si, pas assez comme ça… »
il n'a rien à opposer. Il ne comprend pas. C'est toujours les adultes qui ont raison.
C'est ainsi que les qualités essentielles de l'enfant, émergentes du fond de son cœur, disparaissent dans le néant tandis qu'il s'efforce d'en acquérir de nouvelles, inspirées par la morale des adultes, des qualités de façade issues de raisonnements non-vertueux.


8 - LA GRANDE PORTE
40Revenons à l'école ! bien à contre-cœur !!
Quand j'y suis allée la première fois, j'avais cinq ans et je souhaitais profondément y être admise parce qu'à la maison, j'étais la seule petite au milieu des grands ; j'avais besoin de rencontrer mes pareils. En plus, à la maison, personne ne m'apprenait à lire et à écrire. Je me suis déjà vue pleurer devant un de mes petits livres ouvert parce que j'étais désespérément incapable d'en décrypter les écritures. Incontestablement, l'école était pour moi une providence.
Mon projet d'école était parfaitement défini en mon esprit : un an de maternelle pour échanger avec mes semblables et un an de grande école pour comprendre les codes de la communication écrite.
41Le grand jour tant attendu arriva enfin. Je franchis, avec Maman, la grande et lourde porte bleu foncé et pénètrai à l'intérieur de l'école maternelle.
Nous voici dans le vaste hall peuplé d'enfants. Après renseignements pris, Maman m'indiqua une dame qui était la maîtresse vers qui je devais me tourner en cas de besoin. Du moins, c'est ce que je crus comprendre.
En tout cas, l'instruction que ma mère s'acharna à rendre très claire dans ma tête, c'est celle selon laquelle je ne devais sous aucun prétexte quitter ce bâtiment avec quelqu'un d'autre qu'elle-même. Quoiqu'il pût arriver, je devais impérativement attendre ici qu'elle revînt me chercher.
Sur ce, nous nous embrassâmes et elle s'en alla.
42D'autres enfants entrèrent dans l'école, toujours et encore. Le hall avait beau être très grand, ça devenait serré. Il y avait de plus en plus de boucan et de bousculade, ce qui n'était pas du tout à mon goût. Je détestais être au milieu d'une foule tumultueuse. En plus, ça faisait un moment que j'étais à côté de cette maîtresse, à attendre qu'elle daignât m'adresser la parole mais rien. Elle restait là, debout, à papoter avec quelques autres grandes personnes et faisait exactement comme si je n'étais pas là. À l'évidence, elle n'avait pas besoin de moi et moi, dans tout ce raffut, je ne captais pas la moindre de ses paroles.
43Le vacarme me tapait dans la tête, ce n'était plus tenable. Il fallait que je sortisse de là. Je décidai donc de partir visiter le reste du bâtiment.
Je me frayai un chemin jusqu'à un couloir, le longeai et vis une porte sur la droite. Je l'ouvris et découvris une pièce déserte, dans laquelle je pénétrai.
Le calme, enfin !
44Je décidai d'en faire mon chez moi. En effet, dans mon idée de l'école, une pièce était allouée à chaque enfant pour qu'il en fît son chez soi. C'était pour moi une évidence étant donné qu'un corps de chair et un espace personnel, c'est le minimum vital. L'homme habite un corps et le corps habite un espace. Sans cela, on n'existe pas vraiment. C'est une connaissance instinctive que possèdent même les animaux dans la nature. Tout le monde à sa maison. Il ne saurait en être autrement dans une école propice au bon développement de la personne parmi ses semblables.
45Alors que je regardais paisiblement tout autour de moi pour prendre possession de la pièce, une fille de ma taille y entra. Sans doute connaissait-elle déjà ce lieu parce qu'elle se dirigea droit vers un tiroir, qu'elle ouvrit, et en sortit des cubes en plastique de couleurs vives, qu'elle posa devant moi, sur une tablette, comme pour les partager avec moi.
« Je m'appelle Sylvie. Et toi, comment tu t'appelles ?
- Angélique mais d'habitude, c'est les grandes personnes qui disent tout l'temps ça en premier. T'aimes bien, toi, parler d'prénoms ?
- Non mais on m'a appris à faire comme ça.
- T'es déjà venue à l'école, alors ?
- Mouais, l'année dernière.
- Ça a l'air de t'rendre triste. Moi, c'est mon premier jour d'école et ça m'rend heureuse. Par contre, la foule, j'aime pas du tout. J'préfère être au calme. C'est pour ça qu'chuis venue là.
- Moi non plus, j'aime pas la foule. J't'ai vue partir alors chuis venue te rejoindre… »
46Nous continuâmes à discuter gentiment de choses et d'autres en manipulant les cubes en plastique. À la base, je ne voyais aucune utilité à ces objets mais la fille, en face de moi, m'expliqua qu'elle discutait mieux quand elle avait les mains occupées.
Soudain, elle se tut et alla à la porte, regarda dehors et me dit :
« Faut y aller. Viens ! ys s'en vont. Faut les rejoindre.
- J'croyais qu't'aimais pas la foule ?
- Ben non mais faut suivre, répondit-elle en laissant tomber ses bras sur le côté, en signe de résignation. Tu viens !
- Non, moi, j'viens pas à l'école pour suivre. C'est pas dans mon caractère. »
47Elle ricana et partit. Je restai là toute seule, un peu déçue qu'elle eût préféré suivre la foule que rester avec moi. Tant pis ! je n'avais plus qu'à attendre une autre visite.
J'attendis longtemps. Je n'entendais plus un seul bruit à l'extérieur. Où étaient-ils donc tous partis ? Pourquoi personne ne venait-il me voir ? Allais-je me décider à sortir de mon chez moi pour aller rendre visite à d'autres enfants chez eux ? Non. Je choisis de rester dans ma pièce et de continuer à les attendre pour les recevoir la première.
Afin de préparer leur venue, n'ayant pas de quoi cuisiner, je m'évertuai à habiter mon espace en chantant des chansons que je connaissais.
48Enfin ! sans doute attiré par le son de ma voix, quelqu'un entra dans ma pièce. Cependant, ce n'était pas un enfant, c'était une dame en blouse bleue.
« Ben, qu'est-ce que tu fais là, toi ? Comment ça s'fait qu't'es pas dans ta classe ? »
Ainsi s'effondra l'école de mes rêves.


9 - RÉSURGENCE DÉMONIAQUE
49La population augmentait tant à Courbevoie que l'école maternelle était devenue trop petite pour accueillir tous les enfants. Du coup, la municipalité venait de construire une annexe. Les gens de l'école avaient décidé que les enfants de trois ans et de quatre ans resteraient dans le bâtiment principal tandis que ceux de cinq ans iraient à l'annexe. D'ailleurs, ils y étaient déjà. C'est ce que m'expliqua la dame en blouse bleue après s'être présentée à moi comme étant une dame de service et avoir cherché mon nom sur des listes.
« Bon ben tu vas venir avec moi, j'vais t'y emmener.
50- Non, j'peux pas, ma maman a dit que j'ai pas l'droit d'sortir du bâtiment avant qu'èe vienne me chercher. »
La dame de service insista et insista encore. Peut-être pourrais-je retrouver en moi le contenu de cette conversation afin de vous décrire ce qui, des paroles et du comportement de cette dame, me convainquit que je devais la suivre mais je m'en garderai car je ne voudrais surtout pas que quelque méchant utilise ces informations pour enlever un petit enfant. Le fait est qu'après mûre réflexion, la sagesse, en mon for intérieur, m'indiqua que je devais obéir à la dame de service.
Je quittai donc cette belle bâtisse qui aurait dû être mon école et la dame de service me mena… sur le chantier en pas-fini qui était à côté de chez moi.
51Quand je dis chantier en pas-fini, c'est qu'il s'agissait en fait de mon interprétation de l'appellation bâtiment en préfabriqué que j'entendais toujours et dont Maman disait : « qu'est-ce que c'est moche » à chaque fois que nous passions devant. Il faut dire que la poussière du chantier était toujours là, les murs extérieurs n'étaient pas peints ; au lieu d'une grande et belle porte d'entrée, il n'y avait qu'un triste grillage… même pas de drapeau français. Décidément, ça ressemblait bien plus à un chantier en pas-fini qu'à tout autre chose mais bon… je trouvai ça rigolo d'entrer dans ce machin que j'avais vu se construire, quelques mois plus tôt, par la fenêtre de la cuisine.
52Nous traversâmes la cour et la dame de service me fit entrer dans ma classe.
Quand la porte de cette salle s'ouvrit devant moi, ce que j'y découvris fit immédiatement resurgir en ma mémoire un souvenir très lointain et très vif : celui de la terrifiante représentation de l'enfer.
Je ne parle pas des représentations modernes de l'enfer, adoucies par l'église catholique. Non, ce souvenir remontait à des temps antiques et barbares, où l'on représentait l'enfer par d'horribles démons, debout, les uns derrière les autres, entravés au cou par de lourdes chaînes qui les empêchaient de quitter leurs places et de communiquer entre eux, étant donné qu'ils faisaient face chacun à celui qui lui tournait le dos et tournaient le dos chacun à celui qui lui faisait face.
D'où me vint cet atroce souvenir ? Certainement pas des cinq années que je venais de passer dans ma tendre famille. Rien à voir. Il remontait à des temps beaucoup plus anciens, des temps révolus ; des temps que j'avais cru révolus à jamais. Cependant, le spectacle auquel j'assistais était plus terrible encore parce que ce n'étaient pas des démons qui étaient enchaînés les uns derrière les autres mais des enfants, des petits enfants innocents aux regards dépités.
53Concrètement, ils étaient assis, au lieu d'être debout, devant des tables et, y regardant mieux, il m'apparut qu'ils n'avaient aucune chaîne visible. Pourtant, j'avais vraiment l'impression qu'ils ne pouvaient pas se mouvoir librement, qu'ils étaient condamnés à rester là, alignés les uns derrière les autres, dans l'impossibilité de communiquer entre eux étant donné qu'ils faisaient face chacun à celui qui lui tournait le dos et tournaient le dos chacun à celui qui lui faisait face, dans l'impossibilité de vaquer à leurs occupations réelles et respectives.
Cette vision furtive de l'enfer ne m'inquiéta pas pour moi-même, étant donné que j'avais parfaitement compris du premier coup d'œil que rester dans cette école était pire que la mort, je ne risquais pas de faire ce choix catastrophique.
Une dame était debout face aux enfants. C'était la maîtresse. Était-elle là pour les aider à se sortir de la démence qui les avait conduits à vouloir s'enfermer dans cette triste agonie ? Sans doute, c'est ce que je supposai, pleinement confiante.
54La dame de service raconta à la maîtresse, avec ses mots à elle, des mots de grande personne, l'histoire qui m'avait conduite jusqu'ici et la maîtresse me demanda de me nommer ; ce que je fis, en articulant soigneusement, dans un de mes plus beaux saluts théâtraux, tel qu'on m'avait appris à la maison.
Je voulais, par ce geste, lui être agréable mais la maîtresse répondit à mon salut gracieux par un regard cassant.


à suivre…

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